Manga du retour à la terre

C’est ainsi que parfois, bien tranquillement installée sur le divan, sans intérêt particulier pour le genre ou le sujet, on se laisse complètement bluffer par une bande-dessinée, un manga en l’occurrence. Trois volumes dévorés en un après-midi et le même effet de remplissage joyeux chez tous ceux à qui j’ai prêté la série et dont la moyenne d’âge se situe entre 12 et 65 ans. C’est important car la catégorie de ce manga est le "seinen" et pour ceux qui ne seraient pas familiers le terme désigne un lectorat masculin jeune (18-30 ans). Malgré tous mes efforts j’étais encore une fois complètement hors catégorie et c’était mon premier manga. Le sujet ? L’agriculture ou plutôt le désintérêt des jeunes générations japonaises pour l’agriculture sauf que quand j’ai écrit cela je n’ai rien dit du tout...

L’agriculture japonaise est en crise, la bulle économique a éclaté, le pays ne connait pratiquement plus l’autonomie alimentaire et manque cruellement d’agriculteurs. Il est donc urgent d’agir ! Un jeune enseignant mal dégrossi et passionné, Shuntaro Natsumé, se voit confier par son ministère la lourde tâche d’élaborer une réforme capable de renverser la tendance. Le voilà donc parti pour le village de Takazono et son lycée agricole où là-bas comme ici les jeunes s’ennuient et se sentent sur une voie de garage dans la filière agricole. Natsumé y rencontre Kohei, un jeune homme particulièrement remonté contre les fonctionnaires, qui attribue le déclin des conditions de vie des agriculteurs aux mauvaises politiques agricoles des gouvernements successifs. Entre immobilisme, réticences et préjugés, ce ne sera pas facile de changer les mentalités ni de valoriser un secteur si maltraité et pourtant vital. Mais d’affrontements en péripéties où tous jouent un rôle, toutes générations et tous horizons confondus, c’est une formidable leçon d’agriculture, d’humanisme et de positivité qui nous est offerte.

Le titre de la série est "Les Fils de la terre" mais, une fois le dernière volume refermé, pourquoi glisser dans cet article vers une envie de retour à la terre ? Cela ne signifie pas que tout le monde doive retourner aux champs évidemment, ni qu’il faille vivre les pieds dans la bouse pour se sentir en contact avec le sol. Retour à la terre signifie prendre le temps de lire ce manga, d’apprécier le travail de documentation et de sincérité réalisé par les auteurs (avec des portraits d’agriculteurs en bonus), se mettre au ralenti dans un genre artistique qui a généralement le pied sur l’accélérateur et connecter les fruits de sa lecture avec les informations dont chacun dispose dans sa sphère et son univers au sujet de l’agriculture.

Revenir à la terre c’est sentir à quel point le bipède que nous sommes dépend de ce qu’il ingurgite et donc du sol et des bras qui produisent lesdites denrées. Revenir à la terre ce serait déjà approcher la moindre botte de carottes en réalisant qu’elle correspond au travail de quelqu’un et se demander d’où elle vient, où et comment elle a été produite. Revenir à la terre c’est sentir clairement que la gravité nous aimante au sol et qu’en dépit de toutes les évolutions de l’humanité ce sol sera la dernière demeure de chacun d’entre nous. Un retour à la terre auquel ce manga incite avec beaucoup de jubilation et de tendresse et que j’ai eu envie de prolonger en approfondissant plusieurs pistes qui me sont venues aux oreilles...

Masanobu Fukuoka est un petit homme vert, actif, paisible et déterminé qui révolutionne lentement l’agriculture japonaise en pratiquant avec joie ce qu’il appelle l’agriculture sauvage depuis quelques décennies. A 20 ans, Mr Fukuoka travaille au Bureau des Douanes de Yokohama. Microbiologiste, il y examine des plantes, déprime, s’en va planter des arbres dans le verger de son père, fout tout en l’air par inexpérience, reprend du service à Kochi comme chef de Recherche à la surveillance des maladies et des insectes, c’est la 2e guerre mondiale. Quelques temps plus tard, il re-quitte tout et se lance dans le sud du Japon dans la culture du riz, du seigle, du blé et du sarrasin non loin de son propre verger cette fois. Mr Fukuoka est un scientifique et un contemplatif, il regarde comment la nature s’y prend, comment ça se passe quand les hommes ne s’en mêlent pas et découvre que les artifices chimiques de l’agriculture moderne sont parfaitement superflus. Se dégagent ainsi quatre principes dans sa manière : pas de labour, pas de fertilisant chimique ou compost préparé, pas de désherbages abusif, pas de dépendance envers les produits chimiques. Les mauvaises herbes, par exemple, font un excellent travail pour repousser certains prédateurs et les maintenir en place raisonnablement évite bien des dépenses d’énergie et des achats. Côté rendement, la production est égale et de meilleure qualité que celle développée par l’agriculture artificielle. Ainsi, "si on plante un arbre avec soin et si on lui permet de suivre la forme naturelle depuis le début, il n’est pas nécessaire de tailler ni de pulvériser" (p. 85).

Pas de label "bio", pas de normes, pas de règles, pas de commission, juste une observation précise, une modestie et, incroyable !, céréales, légumes et fruits poussent en abondance et en liberté ! Bientôt on criera au miracle... Mais peut-être pas, peut-être que la raison nous reviendra... Sous nos latitudes en tout cas, Marc Bonfils et Emilia Hazelip ont adapté les principes de l’agriculture sauvage, naturelle ou synergétique. Le sol sauvage qui travaille tout seul avec les éléments qui le composent pour l’épanouissement des cultures. Pas de labour donc pas de compost puisque le sol n’est pas appauvri. Le sol du champ reste couvert de végétation, comme dans la nature, et on se contente juste de le protéger de l’érosion du vent avec un mulch de paille, par exemple. Rassurez-vous, ces agriculteurs-là ne sont pas contre le travail mais ils sont "contre le travail inutile" (p. 13). Sur une voie parallèle, les agriculteurs en biodynamie tentent eux d’intervenir sur le sol tellement appauvri en le revivifiant naturellement tandis que l’association Kokopelli s’emploie avec de grandes difficultés à maintenir en circulation des semences anciennes non-inscrites sur les catalogues de semenciers internationaux... Revenir à la terre c’est enfin sentir à quel point le bipède que nous sommes dépend de ce qu’il ingurgite et donc des semences qui produisent son alimentation.

Partant d’un manga - qui se situe assez loin des thèmes habituels développés dans ce genre mais extrêmement proche de ceux incarnés par la spiritualité asiatique dans l’esprit du zen soto en particulier - je suis donc arrivée devant le potager et c’est là que tout commence !

Eva Cantavenera
octobre 2008

124 adolescents ont choisi ont décerné le prix Mangawa 2008 à la série "Les Fils de la terre" de Hideaki Hataji et Jinpachi Mori (éd. Delcourt-Akata, 2007-2008, 3 vol.)

Crédit planche manga : TSUCHINOKO © 2002 by Jinpachi Mori, Hideaki Hataji/ SHUEISHA Inc.

Sites : akata et Prix-MANGAWA-2008
Pour en savoir plus : M. Fukuoka, La révolution d’un seul brin de paille, Trédaniel, Paris, 2005, 2e éd. Merci à RV Lhortolat de EcOasis de la Pinsole qui me parla du livre et de la permaculture avec un enthousiasme contagieux.
Biodynamie et interview du président de l’association Kokopelli.