Haïku de ce soir

Vive
Le temps se dissout dans une lumineuse transparence
Il ne se passe rien
Et c’est parfait

(24 août 2016)



Elysée, mairies, marges et maquis : lieux de pouvoir et lieux de puissance

Par ce texte j’ai eu la joie de participer à l’ouvrage collectif Osons la fraternité - Manifeste pour un monde ouvert paru récemment aux éditions Yves Michel aux côtés d’Edgar Morin, Patrick Viveret, Christine Marsan, Philippe Derudder ou encore Anne Ghesquiere.

Le voici... Semons des graines !

Elysée, mairies, marges et maquis : lieux de pouvoir et lieux de puissance

Chaque cellule de mon être le sait : nous allons « marcher notre parole » et nous réveiller ensemble.

Pour nous réveiller du cauchemar – celui des attentats de Paris en novembre 2015 n’étant hélas qu’un épisode dans longue une chaîne d’effrois – il nous faut désirer autre chose, rêver, penser, construire une puissance de vie s’opposant au pouvoir mortifère qui entend mettre la vie au pas un peu partout et sous bien des formes.

Ce rêve commun, nous allons le ressentir et le partager dans un canevas de langues dominantes et impériales épicées de mots locaux, millénaires et puissants, comme celui de hozho.
Le mot vient de la langue des Navajos et contient à lui seul la paix, l’harmonie, la beauté et l’équilibre. On dit que c’est l’un des mots les plus puissants de cette langue.
En français, nous avons ceux-ci : liberté, fraternité, paix...
Nous, assis sur les ruines des colonialismes, de guerres innombrables, de rapacité économique, de politiques d’armements et de destructions de notre environnement, nous savons pourtant qu’à toutes les époques des voix se sont élevées pour redire la vérité et la nécessité de cette poignée de mots.
Des mots auxquels des milliers d’hommes et de femmes ont rêvé, dans toutes les langues, sur tous les continents. Des mots communs, au cœur desquels nous sommes aujourd’hui des millions à nous retrouver. Des mots remâchés sous toutes les latitudes, partout où les valeurs qu’ils désignent viennent à manquer et nous font tenir et traverser toutes les tempêtes.

Toute action est précédée d’un rêve qui se transforme en vision qui se transforme à son tour en action par l’énergie du désir, de l’amour (ou du manque d’amour...).
Je parle ici de rêver, mitonner, tricoter, construire pas à pas, ce qu’on dit être une utopie depuis trop longtemps.
Liberté ? Fraternité ? Paix ? Une utopie ? Vraiment ? Ce n’est plus vrai. Le rêve d’harmonie résiste depuis si longtemps parmi les hommes que tout le monde connaît à présent ce secret de polichinelle : l’utopie est vérité. La liberté, la solidarité, le respect, le partage, le paix, le hozho, sont possibles.
Et depuis des années, ce rêve se construit – forcément – contre le pouvoir en place, quelle que soit sa couleur, avide qu’il est de croissance démente, de profits iniques.

Dans un palais (une maison faite pour héberger le Roi), des (rois) élus se succèdent et font tourner une pantomime de boutique, sourds aux appels des clients qui désertent. Les rois sont trop haut perchés sur les tas d’or, trop occupés à surfer sur les courbes de croissances et actions cotées soutenant leurs stratégies prédatrices dont le but n’est jamais le bien-être des peuples. Le but des rois est de maintenir et d’accroître immensément leur pouvoir, ce qui les occupe beaucoup, et entre le bruit des caisses enregistreuses et celui des bottes, ils n’entendent pas, ou alors au tout dernier moment, ils enterrent la vie et s’enterrent avec elle. Laissons-les. Surtout ne nous perdons pas à tenter de les convaincre mais regardons avec lucidité ce que chacun-e peut réellement faire. Détournons-nous. Regardons ailleurs. Nourrissons la vie.

Qui décide ?
Quelle est la force de ce pouvoir reposant sur l’avidité, la cupidité et la peur face à toute une puissance reposant sur le partage, l’amour et la confiance ?
L’Elysée, c’est très loin, les ventes d’armes et les pétro-euros aussi – tout proches : vos maires. André Aschieri à Mouans-Sartoux, Edouard Chaulet à Barjac, Hervé Ozil à Lagorce et Jacques Olivier au Thor, Catherine Quignon-Le Tyrant à Montdidier, Damien Careme à Grande-Synthe et René Balme à Grigny-sur-Olme, Jean-François Caron à Loos en Gohelle, Ugersheim en transition et tant d’autres. Une troupe de maires concernés par le bien commun, engagés dans des changements réels, motivés par ces valeurs essentielles, certains osant même battre monnaie. Les mairies sont aux marges de la royauté et font le tissu politique immédiat, que nous façonnons très directement.

Et puis il y a nous avec nos bras, nos jambes, nos pensées et nos perceptions, et des années de vie à ne savoir qu’en faire. En marge du courant dominant de la société d’innombrables expériences de vie ont lieu. A la manière d’une rivière souterraine, on a pu les perdre de vue ces rêveurs, ces planteurs de légumes non-traités, ces gardiens de graines, ces bâtisseurs de paille et de chanvre, ces motivés. Nous les voyons aujourd’hui à l’œuvre partout, sur les toits des villes comme dans les champs, sur les écrans, dans nos assiettes, dans des classes, en librairie et jusque dans nos logiciels libres. Je ne parle pas là des contestataires générant des formes de résistance qui se résument à être l’opposé de ce contre quoi elles luttent sans rien créer de nouveau. Je parle de milliers de femmes et d’hommes que le Roi et sa commedia n’intéressent plus, ni de près, ni de loin, pour qui le local tisse un patchwork national ouvert sur l’international, qui vivent au quotidien des réformes radicales de leurs vies par amour de la liberté, de la fraternité, de la paix.

Longtemps, ces changeurs ont été montré du doigt. Partout. Souvent qualifiés de « dangereux radicaux », ils se sont tenus dans les maquis de la société, protégés par la distance, avançant sur des anomalies, des vides juridiques, créant des précédents. Mais si l’on se souvient que radical signifie « à la racine », on trouve alors de la beauté et de la force dans ce mot-là aussi. Car, de la coopérative paysanne en plein Marseille à la restauration d’un sol vivant au Sénégal, de la lutte non-violente contre un grand projet d’aéroport inutile à la récupération de nourriture gaspillée à re-distribuer, dans la racine de ce qui est défendu par ces milliers d’alternatives au système dominant se trouvent deux autres mots à intégrer dans nos constitutions : le sens du bien commun et celui la pleine responsabilité individuelle. Aux lieux de pouvoir, nous substituons des lieux de puissance (de l’anglais empowerment). Des lieux complètement imparfaits et non-toxiques, des lieux foutraques, festifs et engagés, où la parole reste toujours étroitement liée à une mise en pratique créative. Des lieux ouverts. Des lieux de vie où les processus administratifs sont mineurs et les débats énormes. Souvent, rien n’y est réellement figé, on teste, on élague, on sème, on plante, on expérimente et si « ça » marche alors tant mieux, viens, pollinisons.

Nous venons de quelque part – tous. Chacun-e peut y placer sa foi mais il est indéniable que nous venons du ventre de nos mères et de l’histoire de nos parents, grands-parents et ancêtres. Ces lignées. Songez à ce que l’humanité a traversé depuis qu’elle est sur terre… Combien de générations nous séparent des Romains ? 21 siècles ? Disons trois générations par siècle environ, soit 63 personnes en file indienne. Soudain, ce n’est plus si lointain.
De la Préhistoire à la chute d’Athènes, de Constantinople ou de Rome en passant par l’empire de Soundiata Keita, la construction de New York, la chapelle Sixtine, les guettes de 1870, 1914-1918, 1939-1944, l’Algérie, l’Indochine, le canal du Panama, l’effondrement du mur de Berlin, les événements de Tien An Men, le Printemps Arabe... et vous êtes là. Et nous sommes là.

La voilà la démocratie directe, ici et maintenant : donne ta voix, donne ta voix à ce qui parle pour toi de là de liberté, de partage, de fraternité et de paix là où tu veux vivre. Si la vie en yourte ne te parle pas, donne ta voix à la suppression de la dette. Si l’économie ne te dit rien, donne ta voix à la conservation des semences. Si la politique internationale te dégoûte, donne ta voix à des formations de communication non-violente. Ainsi, nous créerons un avenir enraciné dans une expérience vraie de ce que c’est qu’être humain-es et cette utopie sera la réalité de nos enfants, parce que ce rêve, cette exception, ces marges et maquis remplacent la vie centralisée, parce que ce rêve nous parle de diversité, d’autonomie, de responsabilité et de réconciliation, de liberté et de fraternité en actes, parce que nous sommes largement assez nombreux à vouloir ce rêve pour renverser toutes les puissances mortifères à l’œuvre, ou nous n’y survivrons pas."

Cliquez sur l’image pour en savoir plus sur ce bel ouvrage collectif.

A noter, une partie des droits d’auteurs va à l’association 13onze15 qui soutient les victimes des attentats.

(23 août 2016)



Inutilité de toutes les guerres

Méditation de Jean Giono, l’auteur de L’homme qui plantait des arbres.

"Je n’aime pas la guerre. Je n’aime aucune sorte de guerre. Ce n’est pas par sentimentalité. Je suis resté 42 jours devant le fort de Vaux et il est difficile de m’intéresser à un cadavre désormais. Je ne sais pas si c’est une qualité ou un défaut : c’est un fait. Je déteste la guerre, pour la seule raison que la guerre est inutile. Je refuse de faire la guerre, pour la seule raison que la guerre est inutile. Oui, ce simple petit mot. Je n’ai pas d’imagination. Pas horrible ; non, inutile simplement.

Ce qui me frappe dans la guerre, ce n’est pas son horreur : c’est son inutilité. Vous me direz que cette inutilité précisément est horrible. Oui, mais par surcroît. Il est impossible d’expliquer l’horreur de 42 jours d’attaque devant Verdun à des hommes qui, nés après la bataille, sont maintenant dans la faiblesse et dans la force de la jeunesse. Y réussirait-on qu’il y a pour ces hommes neufs une sorte d’attrait dans l’horreur en raison même de leur force physique et de leur faiblesse. Je parle de la majorité. Il y a toujours, évidemment, une minorité qui fait son compte et qu’il est inutile d’instruire. La majorité est attirée par l’horreur ; elle se sent capable d’y vivre et d’y mourir comme les autres ; elle n’est pas fâchée qu’on la force à en donner la preuve. Il n’y a pas d’autre vraie raison à la continuelle acceptation de ce qu’après on appelle le martyre et le sacrifice. Vous ne pouvez pas leur prouver l’horreur.

Vous n’avez plus rien à votre disposition que votre paroles : vos amis qui ont été tués à côté de vous n’étaient pas les amis de ceux à qui vous parlez ; la monstrueuse magie qui transformait ces affections vivantes en pourriture, ils ne peuvent pas la connaître ; le massacre des corps et la laideur des mutilations s’est dispersée depuis vingt années d’accouchements journaliers d’enfants frais, neufs, entiers, et parfaitement beaux. A la fin des guerres, il y a un aveugle, un mutilé de la face, un manchot, un boiteux, un gazé par 10 hommes ; 20 ans après il n’y en a plus qu’un par 200 hommes ; on ne les voit plus ; ils ne sont plus des preuves. L’horreur s’efface.

Et j’ajoute que, malgré toute son horreur, si la guerre était utile, il serait juste de l’accepter. Mais la guerre est inutile et son inutilité est évident. L’inutilité de toutes les guerres est évidente. Qu’elles soient défensives, offensives, civiles, pour la paix, pour le droit, pour la liberté, toutes les guerres sont inutiles. La succession des guerres dans l’histoire prouve bien qu’elles n’ont jamais conclu puisqu’il a toujours fallu recommencer les guerres.

La guerre de 1914 a d’abord été pour nous Français une une guerre dite défensive. Nous sommes-nous défendus ? Non, nous sommes au même point qu’avant. Elle devait être ensuite la guerre du droit. A-t-elle créé le droit ? Non, nous avons vécu depuis des temps pareillement injustes. Elle devait être la dernière des guerres ; elle était la guerre à tuer les guerres. L’a-t-elle fait ? Non. On nous prépare de nouvelles guerres ; elle n’a pas tué la guerre ; elle n’a tué que des hommes inutilement. La guerre civile d’Espagne n’est pas encore finie qu’on aperçoit déjà son évidente inutilité.

Je consens à faire n’importe quel travail inutile, même au péril de ma vie. Je refuse tout ce qui est inutile et en premier lieu toutes les guerres car c’est un travail dont l’inutilité pour l’homme est aussi claire que le soleil. (...)

Toutes les guerres sont des guerres de 100 ans, de mille ans, de 10 000 ans. Elles ne s’arrêtent pas sur des ententes et des signatures ; elles continuent à partir de là d’autres cheminements dans les mines souterraines qui font tout s’écrouler et tout s’abîmer de ce qu’on appelle la paix, en attendant la prochaine résurrection du torrent de flammes. Tant qu’on est trompé par le mensonge de l’utilité de la guerre, il n’y a pas de paix, il n’y a que des intervalles troubles dans la succession des guerres."

Extrait de Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, éd. Héros-Limite, 2013, p. 100-103.

Un bel entretien, une perle de Jean Giono, sur la puissance de l’imagination.

(1er août 2016)



Sur la terre comme au ciel

"L’Enseigneur lui avait appris à regarder le vent, "on ne sait ni d’où il vient, ni où il va." Elle regardait, de longues heures durant, la cime des arbres et l’air en mouvement qui les faisait ondoyer ; mouvement imperceptible, intouchable et pourtant tellement sensible, non seulement dans sa chevelure, mais sa peau, quand le mistral y imprimait à coupbr/s de fouet un hiver impitoyable.
Elle regardait le vent, et le vent était aussi à l’intérieur, c’était le même mouvement qui animait les feuilles des arbres et soulevait ses bronches ; regarder le vent au-dedans ou au-dehors, c’était regarder la Vie invisible qui fait vivre tout ce qui respire.
"L’âme du monde" n’était pas pour elle une idée, mais ce Souffle qu’elle observait chaque jour davantage entre les arbres, dans la poitrine haletante des loups et des sangliers, mais aussi sous les plumes de l’oiseau... parfois jusque dans la sève des mousses. Le mouvement de la vie qui se donne, elle le respirait à pleins poumons, c’était sa nourriture essentielle.
Quand elle ne faisait qu’un avec la respiration de la Vie, toutes peurs lui étaient enlevées. Cette "connaissance par le Souffle" la rendait fraternelle avec tous les êtres ; elle aurait pu parler de "sa soeur l’eau", de "son frère le soleil", de ses amies les bêtes sauvages et les plantes salutaires...
Ne faire qu’un dans son souffle avec la respiration de la Vie, n’est-ce pas entrer en communion avec tout ce qui vit et respire, avec Elle, en Elle ?
Cette attention au vent, au souffle, à la respiration de la Vie l’aidait à s’approcher de la conscience dans laquelle avait vécu Yéshoua.
Elle se posait souvent la question : comment Yeshoua voyait-il les hommes, les plantes, les animaux et tout ce que nous appelons la vie, le bonheur, la souffrance, le plaisir, la maladie, la mort...?

Enfant, elle se demandait : "Comment les abeilles, les chevaux voient-ils le monde ? Qui suis-je dans l’oeil du crapaud ou de la taupe ?" Cela l’avait conduite à relativiser son "point de vue", sa façon de voir. Ce qu’elle voyait, ce n’était évidemment jamais la réalité, mais toujours son point de vue, sa "façon" de voir. Pourquoi les hommes imposent-ils leur point de vue, leur façon de voir comme si c’était la réalité ? Le monde dans lequel vit le cheval ou la fourmi n’est-il pas le même monde, et pourtant c’est un autre ?
Le monde dans lequel vivait Jésus était-il le même monde que celui dans lequel elle vivait ou était-ce un autre ? "Je suis dans ce monde et pas de ce monde", disait-il...
C’est cela qu’elle aurait aimé connaître, partager : le regard, le point de vue, la vision de Yeshoua sur le monde. Sa façon de se représenter l’autre, le Tout Autre, le plus proche et le plus lointain, sa façon de mettre en image le monde qui l’environnait, sa façon de "l’imaginer" tel qu’il est.
Chacun vit dans son monde, c’est-à-dire chacun vit dans son imagination, dans sa façon de se représenter, de mettre en image le monde."

in J.-Y. Leloup, Marie Madeleine à la Sainte-Baume.

Je vous invite à regarder cette vidéo qui nous invite à changer le regard pour VOIR :

(19 juillet 2016)



Deux sages d’ici et maintenant

Quand l’art, et ici la littérature, indique un chemin vers un réveil...

"Cher monsieur qui, un jour dans une librairie où je signais mes livres, m’avez dit qu’il était impossible de vivre dans le monde et d’écrire des poèmes, j’aimerais ici vous répondre. Votre visage était précieux. Il sortait d’un bain d’enfance. Votre question était vivante - un lézard sur le muret du langage, que j’essaie aujourd’hui d’attraper pour le sentir battre dans ma paume de papier blanc. Voyez-vous, c’est précisément parce que le monde se glace qu’il nous faut pousser la porte en feu de certains livres. Vous étiez debout, un peu voûté par votre gentillesse, et moi j’étais arrimé à ma table de bois brun comme un élève à son bureau. Je n’ai pas su tout de suite vous répondre, et puis les gens attendaient. Alors sans façon j’ai tout pris - votre visage, votre question, l’escalier d’opéra qui coupait la librairie en deux - et j’ai tout ramené chez moi.
Figurez-vous : moi aussi, je suis parfois découragé. Les meurtriers, je les vois et même, par mon inattention, je leur donne un coup de main. Il n’y a pas d’innocents. Il n’y a pas non plus vraiment de coupables. Vous m’aviez dit : imaginons qu’un homme sérieux arrive et vous entende. Il s’exclamerait : mais la poésie, la lenteur qui fleurit, ce n’est rien de solide ! Et il aurait raison : la grâce qui ne supporte aucune tache sur sa robe, la poésie qui dans l’os creux du langage perce quelques trous pour faire une flûte - ce n’est rien de solide. C’est même pour cette fragilité que ça nous parle de l’éternel. Et non seulement les paupières des nouveau-nés, la fleur de sel des poèmes ou la dérive des nuages nous chuchotent quelque chose de l’éternel, mais elles sont cet éternel. Les hommes dont l’âme est cimentée au corps et dont le corps est cimenté au monde qui ne sait où il va ont une lourdeur funèbre. Au fond, les poètes sont les seuls gens vraiment sérieux.
Vivre, c’est une poussière d’or au bout des doigts, une chanson bleue aux lèvres d’une nourrice, le livre du clavier tempéré de Bach qui s’ouvre à l’envers et toutes les notes qui roulent comme des billes dans la chambre. Vivre, c’est aller faire ses courses et croiser un ange qui ne sait pas son nom, ouvrir un livre et se trouver soudain dans une forêt au pied de vitraux vert émeraude, regarder par la fenêtre et voir passer les disparus, les trop sensibles. Vivre est un trapèze. Les dogmes et les savoirs sont des filets qui amortissent la chute. La grâce est plus grande sans eux.
La vraie question sous votre question était celle-ci : qu’est-ce qui est réel ? La réponse ne peut être que simple.
Je la trouve chez Corneille, dans les personnages de Suréna que j’entends cette nuit. La langue de Corneille est celle des forces souterraines qui travaillent nos vies. Une actrice va chercher le feu dans ses entrailles. Son cri doré à la feuille d’or est le hurlement d’une gisante du XVIIe siècle soudain réveillée et retrouvant la douleur de vivre. Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir : ce cri m’épouvante et me comble. La paix arrive par ce hurlement. Il est tard, je m’endors par instants dans les tirades de Corneille, puis je me réveille et me rendors trente secondes. Ma conscience va et vient dans ma fatigue comme l’aiguille dans une étoffe. Je somnole dans un feu primitif, un cercle de silence aux pierres brûlantes. La vie tendue à se rompre, est-ce la seule vie ? Vers une heure du matin, les actrices meurent et je meurs avec elles. Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir : le monde ignore la vérité de ce cri.
Il n’y a de réel que l’écriture aveugle de nos âmes. C’est cela que je voulais vous répondre : nous sommes les éléments d’un poème sans auteur. Les nouveau-nés, les saints et les tigres en sont les parts les plus réussies."
Christian Bobin

Puis, quand l’éveil parle...
"Alors ce dont je veux vous parler c’est tout simplement de ce que je viens de vivre. Ma dernière aventure. Deux mois d’une vertigineuse et assez déchirante descente et traversée. Avec surtout le mystère de la souffrance. J’ai encore beaucoup de peine à en parler de sang froid. Je veux seulement l’évoquer. Parce que c’est cette souffrance qui m’a abrasée, qui m’a rabotée jusqu’à la transparence. Calcinée jusqu’à la dernière cellule. Et c’est peut-être grâce à cela que j’ai été jetée pour finir dans l’inconcevable. Il y a eu une nuit surtout où j’ai dérivé dans un espace inconnu. Ce qui est bouleversant c’est que quand tout est détruit, quand il n’y a plus rien, mais vraiment plus rien, il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout. Je vous le jure. Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’Amour. Il n’y a plus que l’Amour. Tous les barrages craquent. C’est la noyade, c’est l’immersion. L’amour n’est pas un sentiment. C’est la substance même de la création. Et c’est pour en témoigner finalement que j’en sors parce qu’il faut sortir pour en parler. Comme le nageur qui émerge de l’océan et ruisselle encore de cette eau ! C’est un peu dans cet état d’amphibie que je m’adresse à vous. [...] Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin ! Nous n’avons pas même à être reliés : nous sommes à l’intérieur les uns des autres. C’est cela le mystère. C’est cela le plus grand vertige. Au fond je viens seulement vous apporter cette bonne nouvelle : de l’autre côté du pire t’attend l’Amour."
Christiane Singer

(8 juillet 2016)



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