Un an à Alice - récit d’Australie par O. Vachez

Préface

Le texte qui suit relate mon année passée à Alice Springs, ville de 28.000 habitants située au centre de l’Australie. J’y ai travaillé comme guide et assistant dans une galerie d’art aborigène.

Pendant les premières semaines de mon séjour à Alice Springs, mon travail de guide consistait à faire visiter aux touristes le désert central australien. Trois jours d’expédition entre Alice Springs, Uluru et King’s Canyon.
Travail complet et éreintant ; conduire 1500 km, cuisiner les repas, guider, informer, emmener les clients sur quelques randonnées…Je n’ai pas souhaité continuer dans cette industrie et grâce à une autre guide qui travaillait pour le même tour-operator, j’ai très vite trouvé du travail dans une galerie spécialisée dans l’art aborigène (1).

Alice Springs est la capitale mondiale de cette forme d’art si ancien ; la peinture par points, ou dots paintings en anglais. De nombreux artistes y convergent, s’exprimant avec leurs peintures. Ils conservent ainsi un lien avec leur terre et tentent aussi de gagner leur vie de cette manière.

Certains sont connus internationalement peignant parfois pour des galeries d’art spécialisées, parfois en freelance. D’autres, s’installent aux endroits les plus fréquentés par les touristes d’Alice Springs, y exposent leurs oeuvres et font de la vente « en direct », assis à même le sol.

Pour illustrer ce texte, j’y ai placé des photos personnelles ou trouvées sur internet. Les clichés en noir et blanc sont tirés d’un ouvrage intitulé « Images of the interior », édité par le musée d’Australie Méridionale. Au sujet de cet ouvrage, voir le lien : http://www.samuseum.sa.gov.au/whatson/whattosee/special/images-of-the-interior/all

Dans l’article qui suit, j’ai essayé de réunir et de combiner tout ce que j’ai appris, lu, vu et entendu durant les douze mois que j’ai passé dans le centre du continent austral. J’ai surtout souhaité partager mon sentiment sur Alice Springs et les occupants traditionnels du désert rouge, cette célèbre région que les australiens appellent l’« outback », signifiant la campagne isolée.

« L’ « outback » est pour moi un endroit magique et unique. Quelque chose d’extraordinaire peut s’y dérouler à tout moment. Exactement comme devait être la vie, je pense. » The Silent Hate, John Verek (2).

Prologue

- Hé Nyntia, est-ce que tu veux venir peindre à la galerie aujourd’hui ?
- Ben, je viens de me réveiller, mais ouais, pourquoi pas !
- D’accord, je t’attends au bus…
Nyntia, une aborigène, ferme la porte de sa maison sur une pièce désordonnée et nauséabonde, mélange d’odeurs de sueur, de crasse et de renfermé, pendant que je retourne au minibus que j’ai garé devant une habitation modeste qu’elle occupe avec quelques membres de sa famille.
Nyntia étant toujours endormie quand je frappe à sa porte, je me suis habitué à passer chez elle après avoir été cherché tous les autres artistes susceptibles de vouloir peindre ce jour là pour la galerie d’art qui m’emploie.
Pourtant, quelque soit l’heure à laquelle je vais la chercher, Nyntia semble prendre un temps fou pour émerger de son lit. Quand elle finit par ouvrir sa porte, elle est encore à moitié endormie, les cordes vocales voilées de sommeil.

Nous sommes à Alice Springs, au centre de l’Australie. Chaque matin, je fais une tournée des différents quartiers de la ville, afin d’emmener les artistes aborigènes peindre pour la journée.

Alice Springs…centre de l’Australie… artistes aborigènes…beaucoup d’histoires à vous raconter.

Extra-terrestres et gardiens spirituels

Quand en 1770, James Cook fit officiellement de la côte Est de l’Australie une colonie anglaise, le processus qui allait déposséder les aborigènes de leur terre avait débuté. Durant les décennies qui ont suivit, l’annexion progressive de leur terre les a privé de ce qui donnait à ces peuples aborigènes (500 différentes nations présentes sur le continent au temps des premiers explorateurs) leur raison d’être. Ils se considéraient en effet comme les gardiens spirituels de leurs territoires, chaque tribu ayant pour devoir de maintenir un équilibre avec leur environnement, équilibre que leurs ancêtres avaient établit et maintenu depuis plusieurs dizaines de milliers d’années. (3) La découverte de l’Australie par les explorateurs européens et la colonisation qui en a découlé a été pour les aborigènes l’équivalent d’une invasion extra-terrestre. Imaginez en effet une race venue de l’espace, possédant une technologie bien supérieure à la nôtre, avide de nos possessions et richesses, nous imposant par la force (massacres, viols, vols) des valeurs totalement étrangères aux nôtres. Si l’envie nous prenait de résister à cette invasion, la seule alternative quil nous resterait serait l’annihilation de notre société et de ses valeurs incluant famille, patrie, croyances, possessions, histoires, souvenirs etc. Ceux qui survivraient à ces bouleversements seraient obligés de se soumettre aux nouveaux arrivants et verraient leurs coutumes, leurs cultures, leur attachement à la terre disparaître petit à petit pour être remplacés par le désœuvrement, l’introduction de concepts et de drogues inconnues, l’impossibilité de s’autogérer etc. C’est en règle générale ce qui est advenu aux aborigènes d’Australie.

Prisoniers aborigènes enchaînés par le cou à la station de police de Heavitree Gap, Alice Springs vers 1895.
Photographe : F.J Gillen. A noter la présence des gardiens, eux-même aborigènes, sans doute originaires d’une autre région, et employés par les autorités blanches.

Emma, Gloria, Damian, Maggie et les autres…

Mon travail à la galerie d’art consistait donc à aller chercher des artistes aborigènes dans différents quartiers de la ville, de les déposer à la galerie, qui fait aussi office d’atelier de peinture, et de préparer leur repas de midi. En milieu d’après-midi, je me devais de les déposer chez eux, ou là où ils le souhaitaient. Je devais aussi cataloguer leurs peintures dans le système informatique de la galerie et découper/préparer les canevas et cartons pour aquarelles. Souvent aussi, j’avais à monter des pièces de canevas sur cadres.
Au cours de cette période, j’ai côtoyé des personnages, en apparence très différents des Occidentaux. Je précise bien, en apparence, car chaque aborigène a, comme tout être humain, une personnalité propre et souvent aussi un sens de l’humour. Ils ou elles ressentent toute la gamme des émotions humaines ; jalousie, envie, respect, amour, désir de vengeance, racisme, tristesse, joie, colère, entraide etc. En somme, des êtres humains remplis de contradictions. Par exemple, l’animosité entre groupes et tribus était et est bien réelle. Pourtant les mariages inter-tribaux n’étaient pas rares et se font encore aujourd’hui.

Il y avait à la galerie plusieurs générations d’artistes. La doyenne était Emma. Difficile de connaître avec précision son age puisqu’elle était née à l’écart de la civilisation blanche et ne possédait donc pas de certificat de naissance. Elle devait avoir entre 75 et 80 ans, une petite bonne femme frêle et silencieuse parlant un anglais limité. Lorsqu’elle s’asseyait à même le sol de la galerie d’art, elle se faisait oublier pendant quelques heures, totalement absorbée par son travail de peintre. Ses œuvres sur canevas représentent de façon abstraite les cérémonies auxquelles elle a participé tout a long de son existence. Ici Emma représente les lignes peintes sur le corps des danseuses d’une cérémonie à laquelle elle a participé.

A travers le continent les différents groupes aborigènes (il en existaient 500 environ) s’adonnaient régulièrement à des cérémonies très codifiées. Certaines de ces cérémonies étaient réservées aux femmes et adolescentes, elles seules pouvaient y assister et/ou y participer. Même principe pour les hommes, certaines cérémonies et initiations n’étaient réservées qu’aux hommes ou adolescents.
Les aborigènes rendaient ainsi hommage à leurs ancêtres et à leur environnement qui à leurs yeux ne faisaient qu’un. Les arbres, herbes, insectes, animaux, formations rocheuses, animaux, pluie, vent, nuages faisaient partie d’un tout. Tout ayant son importance, chaque éléments de leur monde étaient pris en compte. Ces cérémonies qui pouvaient durer plusieurs heures, étaient accompagnées de chants et de danses. A l’issue de ces danses, les participants ressentaient, au plus profond de leur être, l’unité avec le monde qui les entourait. Ils avaient renoué des liens ancestraux avec la terre et ne faisaient plus qu’un avec elle.
Nous, occidentaux, aurions du mal à ressentir avec autant d’intensité ce que les aborigènes d’Australie expérimentaient au cours et à l’issue de ces cérémonies. Nous avons perdu cette capacité à nous sentir ainsi lier à la terre. A travers les ages, mais aussi parce que nous avons évolué dans un environnement totalement différent du leur, un gouffre spirituel et culturel immense s’est creusé entre eux et nous.

Femmes Wangkanguru décorée de plumes de cacatoès et de peinture de gypse à l’occasion de la cérémonie du Pigeon à Mungaranie, Est du lac Eyre, 1920. Photographie du Captain Samuel Albert White

Danseurs Arrertne se tenant prêts pour la cérémonie de Tjitjingalla, un spectacle tout public auquel femmes et enfants pouvaient assister. Ces danses étaient considérées comme une introduction à une série de cérémonies plus intenses et réduites alors à un public d’hommes. Cette photo a été prise à Alice Springs en 1896. Ici les hommes portent des chapeaux coniques avec plumes d’Emeu. Ils ont le corps décoré de peintures et tiennent des baguettes de danse agrémentées de plumes de cacatoès. Photographie de Francis J.Gillen

Le statu de doyenne d’Emma lui conférait beaucoup de respect de la part des autres artistes ou aborigènes qui passaient à la galerie.
Je me souviens qu’à l‘occasion d’un pique-nique organisé par la galerie d’art, les artistes qui avaient passés la journée avec nous, avaient récoltés en abondance du tabac sauvage à mâcher, dont le nom traditionnel est Pituri, (N.gossei en latin). A la fin de la journée, ils l’avaient offert à Emma en guise de respect.
Emma m’avait donné « un nom de peau » celui de « Tjangala » elle étant une Nungurrayi. J’étais à ses yeux son frère de sang et elle avait pris l’habitude de m’appeler « My little brother ! »
Les aborigènes d’Australie avaient en effet mis en place un système de « classes », ou noms de peau, afin, notamment, de rapprocher les personnalités similaires en vue de futures mariages. Les anciens avaient en effet, la capacité de déceler chez leurs pairs les personnalités qui s’accommoderaient au mieux, ceci afin d’éviter des problèmes inter conjugaux par la suite. Sage précaution quand on vit dans un environnement très rude qui laisse peu de place aux conflits. L’attribution de noms de peau était peut-être aussi un moyen d’éviter les problèmes de consanguinité. Jane, un autre petit bout de bonne femme, plus jeune qu’Emma , peignait aussi pour la galerie.
Agée d’une trentaine d’année, elle avait un regard triste et beaucoup de mal à s’exprimer. Elle peignait sur canevas malgré plusieurs doigts manquants à chaque mains. Cette infirmité était dû à un accident survenu quelques années auparavant et qui l’avait traumatisé. Elle avait eu les mains gravement brûlées par de l’essence qui s’était enflammée accidentellement au cours d’une séance de « petrol sniffing », une pratique qui fait des ravages dans les communautés aborigènes, surtout chez les plus jeunes. Le « petrol sniffing » consiste à oublier son ennui, son désœuvrement, en reniflant de l’essence, le plus souvent depuis une boite de conserve pendue autour du cou à l’aide d’un morceau de chiffon ou d’un bout de ficelle. Parfois même, des gamins jouent au basket avec cet attirail sous le nez. Je n’ai jamais vu personne renifler de l’essence à Alice Springs mais à plusieurs occasions, j’ai remarqué que l’on avait essayé de forcer le bouchon du réservoir de ma voiture…(4)
Une personne qui commence à renifler régulièrement de l’essence à l’age de douze ou treize ans, aura à l’age de vingt cinq ans, les neurones fondus et sera clouée sur un fauteuil roulant dans un état végétatif pour le restant de ses jours (5). Dans les cas les plus extrêmes, des femmes enceintes reniflent de l’essence. D’autres qui allaitent leur bébés, en mettent sur leurs poitrines pour contenir les cris de leurs enfants (6). Les magasins de bricolage d’Alice Springs ont leurs étagères de colles et de solvants sous clés, ces produits étant hallucinogènes si on en inhale en grande quantités. En règle générale, tous les commerces, surtout ceux qui vendent de l’alcool, ou des produits chimiques, sont ultra protégés. Grillages, barreaux, vitres renforcées. Les sociétés de gardiennage, très nombreuses à Alice Springs, ont beaucoup de travail…
Le tissu social aborigène est, dans certains cas, totalement détruit par le « petrol sniffing ». Certaines communautés aborigènes, ou réserves, ressemblent à des champs de bataille du tiers-monde. On alors peine à croire que des scènes pareilles puissent se dérouler dans un pays riche tel que l’Australie. World vision, une association charitable australienne, qui normalement s’occupe de parrainer des enfants du tiers-monde, a tenté de venir en aide aux communautés aborigènes. Ce ne sont pourtant pas les moyens financiers qui font défaut. Le gouvernement dépense chaque année, 50.000 dollars pour chaque homme, femme et enfant de Papunya, une communauté située à 300 km environ d’Alice Springs. Pourtant, aucune amélioration de leur condition de vie n’a été notée (6).

Dans cette même communauté de Papunya, les infrastructures publiques, salle des fêtes, cabines téléphoniques, vitrines de magasins, voitures avaient été, en une nuit, détruites par des jeunes devenus incontrôlables sous l’effet du « petrol sniffing ». Dans cet état second , ils peuvent aussi s’en prendre violemment aux personnes autour d’eux.
Les anciens de la communauté avaient alors pensé utiliser une ancienne méthode, dite du « shaming », qui consiste à placer la, ou les personnes coupable d’un délit, face à toute la communauté et de les fustiger.
Avant le début de la séance de « shaming » les adolescents sont partis en courant vers les relais de télévision du village, ont grimpé au sommet des tours et ont menacé de sauter dans le vide. Il a fallu beaucoup de palabres pour les faire descendre de leur perchoir. Les anciens étaient sidérés et ne savait que faire, ne comprenant pas la réaction de leurs cadets. Le concept de suicide était inexistant à leur époque (6).
En règle générale, les jeunes générations ne veulent plus apprendre les anciennes traditions et cérémonies. Ce qui faisait la particularité des nations aborigènes, la loi ou « Tjukurpa » (7), a en partie disparue et on ne lui prête guère d’avenir.

Papunya est pourtant le berceau du mouvement artistique aborigène contemporain. C’est là qu’en 1971, un professeur des beaux arts, Jeff Bardon (8), a donné l’idée aux artistes de l’époque de peindre sur canevas avec de l’acrylique, ceci afin que leurs oeuvres puissent être conservées dans le temps. Jusqu’à cette date, ils ne dessinaient que sur le sable ou sur la roche.

Histoire de plantes numéro 1

Le Blue Mallee, (Eucalyptus polybractea ) est un eucalyptus qui s’est très bien adapté au manque de pluie qui prévaut dans le désert australien. On ne voit ici que la couronne de l’arbre. Son tronc reste sous terre durant toute la vie du végétal. Quand le manque d’eau fait cruellement défaut, parfois pendant plusieurs années de suite, l’arbre va laisser ses feuilles mourir, puis ses branches se dessécher. Il semblera alors que toute vie l’a abandonnée. Pourtant, avec son tronc à l’abri du processus d’évaporation intense qui sévit à la surface, le Blue Mallee parvient à survivre dans un état stagnant, même si la sécheresse perdure. Sur cette photo, on voit quelques branches mortes émergeant de la couronne de l’arbre. Ces branches datent de la dernière longue période de sécheresse qui a sévit dans la région.

Damian et Yilpi, sont mari et femme et peignent ensemble sur la même pièce de canevas. Damian, costaud, la quarantaine, parlant plusieurs dialectes aborigènes, est originaire de Haasts Bluff dans le Territoire du Nord. Yilpi, légèrement plus jeune, très discrète, vient de la communauté de Ernabella en Australie méridionale.

Voici une de leurs œuvres :

A première vue ce type de peinture évoquera peu de chose au profane. Permettez-moi de vous expliquer sommairement ce que toutes ces couleurs et formes signifient.
Tout d’abord, la peinture traditionnelle aborigène représente toujours une scène, un paysage, une histoire, des animaux, des plantes vus depuis le ciel. Ce tableau raconte une histoire à laquelle la grand-mère de Yilpie a participée.
Les demi-cercles placés en haut du tableau représentent une chaîne de montagnes de la région d’où est originaire sa famille.
La ligne blanche, composée de points, est un chemin que les aborigènes de cette région avaient l’habitude d’arpenter. Le chemin serpente au milieu d’une vallée. Au centre du tableau, 6 demi-cercles dépeignent 6 femmes s’abritant de la pluie, qui est peinte en gris-bleu. Ces 6 femmes se trouvent à l’intérieur d’une grotte représentée par un plus gros demi-cercle. Les lignes, composées de points de couleurs crème et marron, sur lesquelles ces 6 femmes reposent, représentent les chants qu’elles ont émis, chants supposés les aider à retrouver un homme de leur tribu qui avait disparu.
Une fois la tempête calmée, elles ont quitté leur abri et sont reparties à sa recherche. Elles ont fini par trouver le disparu, malheureusement décédé. Il avait été surpris par le mauvais temps et n’ayant pu trouver un abri avait succombé à un état d’hypothermie Les formes de couleur carrées et de couleur blanche représentent la grêle tombée ce jour-là..
Les peintures aborigènes relatent souvent une histoire arrivée à des proches, ou encore un conte du Dreamtime, la mythologie aborigène (9). Elles peuvent aussi être la carte d’une région donnée. Ces carte sont souvent très précises.

Une photo aérienne d’étendues d’eau bordant le lac MaKay dans le Territoire du Nord.

Ici une autre artiste, du nom de Ngoia, a peint ces mêmes étendues d’eau. Une iconographie ressemblant étrangement à la photo précédente alors que l’artiste n’a jamais vu cette région depuis le ciel.

Un autre gros problème que les aborigènes d’aujourd’hui doivent affronter est celui de la surconsommation d’alcool. En plus du « petrol sniffing », que j’ai mentionné plus haut, l’alcool, aussi, fait des ravages dans les communautés aborigènes.
La rue sur laquelle j’habitais, était plutôt « animée ». Plusieurs fois par semaine, en pleine nuit, j’étais réveillé par des éclats de voix, des disputes, des jurons dans un mauvais anglais. Parfois ces épisodes se terminaient en bagarres. Souvent des accidents de voitures avec au volant un conducteur ivre au volant. Si la voiture était en état de repartir, elle reprenait la route tant bien que mal quelques instants plus tard.

Alice Springs est la ville ayant le plus grand nombre de débit de boisson par habitant de toute l’Australie. Chaque aborigène d’aujourd’hui a été affecté par la mort d’au moins un de leur proche, famille ou ami, dû à l’alcool. A part les accidents de la circulation, les maladies du foi font payer aux peuples aborigènes un lourd tribu.

Quand un décès survient dans une famille ou chez des proches, le sentiment de perte chez ses proches est très aigu. Une période de 2 ans de deuil est la norme. En revanche, les nouveaux nés, les enfants sont vénérés. Quand une femme, après avoir accouché à l’hôpital, retourne dans sa communauté, tout les habitats sont là, à l’attendre, chacun espérant voir et tenir le bébé dans leurs bras.

Le manque d’hygiène alimentaire vient s’ajouter au problème liés à l’alcoolisme. Obésité, maladies du cœur et des reins, diabète sont les causes normales de décès pour les aborigènes d’aujourd’hui. Alice Springs a aussi le plus grand nombre de centres de dialyse par tête d’habitant de tout le pays. Je me souviens que la moitié des artistes qui fréquentaient la galerie d’art devaient se faire dialyser tout les quinze jours. Tout ceci concourt à raccourcir l’espérance de vie des aborigènes contemporains par rapport à leurs ancêtres qui vivaient une existence, certes très rude, mais finalement bien plus saine. Après quelques semaines passées à Alice Springs, j’ai aussi fini par remarquer un nombre anormalement élevé de personnes amputées d’une jambe ou d’un pied, amputations causées par les effets secondaires du diabète.

Mais Alice Springs, ce n’est pas que cela. Il y a aussi toujours quelque chose d’intéressant qui s’y déroule. Des expositions, des festivals itinérants de films, des opéras, du théâtre, une course de dromadaires, des gens de passage qui finissent par rester tant la ville surprend par son dynamisme et son ouverture d’esprit.

Histoire de plantes numéro 2

Une forêt de Mulga (Acacia aneura) était pour les aborigènes l’équivalent d’un supermarché pour nous. L’arbre fournissait avec son bois de nombreux outils. Le « Wanna » ou bâton à creuser ainsi que les boomerangs étaient fabriqués à partir de cet arbre. Le végétal procurait aussi des graines comestibles en grande quantité ainsi qu’un fruit initialement non comestible. Ce fruit, si piqué par une espèce de mouche, développe une maladie qui le rend mangeable pour les humains.

Dans les communautés aborigènes, il y a toujours un petit supermarché ou une épicerie, seuls point de ravitaillement pour les personnes vivants là. La nourriture vendue dans ces établissements est remplie de sucre, de gras, de produits chimiques. Très peu de légumes et de fruits frais disponibles. De la nourriture banalement industrialisée, celle que nous connaissons tous. Le problème qui se pose pour les aborigènes est qu’ils en abusent. Ils continuent d’appliquer un principe adapté à leur ancien mode de vie, celui de manger tant qu’ils ont accès à de la nourriture et de se désaltérer tant qu’ils ont accès à de quoi boire. Lorsqu’ils évoluaient dans un climat très rude, vivant de chasse et de cueillette, rares étaient les occasions pour eux de manger à leur faim. Quand ils avaient accès à de la nourriture, ne sachant pas quand ils allaient pouvoir s’en procurer à nouveau, ils en ingurgitaient le plus possible. Aujourd’hui, ils agissent comme leurs ancêtres le faisait, mais avec du sucre, du gras, de l’alcool. Les aborigènes qui ne semblent pas faire la différence entre de la nourriture chimique et industrialisée et de la nourriture fraîche et naturelle se détruisent la santé sans s’en rendre compte.

Dans un contexte différent, j’ai régulièrement vu, à la galerie d’art, des artistes gaspiller de grosses quantités d’eau pour se laver les mains. Leur mode de vie a été tellement bouleversé, que les jeunes générations ont oublié ce que l’eau représentait pour leurs ancêtres, et n’ont aucune conscience de ce que signifiait ce bien si précieux pour les chasseurs cueilleurs nomades qu’ils étaient tous autrefois.

Un Pitjantjatjara, buvant de l’eau depuis un trou d’au, avec son chien, un dingo apprivoisé. Notez la maigreur de celui-ci. Photo prise à Angalka Kuratja, sur la face nord des montagnes de Mann en juillet 1933. Photographe : Cecil John Hackett.

Membres d’une expédition, écopant de l’eau pour leurs dromadaires depuis un trou dans le granite. Cette expédition de 1914 traversa les montagnes d’Everard juste avant une longue période de sécheresse. Abreuver ces animaux de cette manière priva probablement le peuple des Yankunytjatjara de leur précieuse réserve d’eau jusqu’à la prochaine saison des pluies. Photographe : Captain Samuel Albert White.

Histoire de plantes numéro 3

Le Desert Oak (Allocasuarina decaisneana) est un arbre qui pousse dans le désert central australien. Sur la photo, les arbres en forme de plumeau sont des Desert Oaks pas encore matures, leurs racines n’ayant pas atteint la nappe phréatique. L’arbre qui se trouve à droite en arrière plan, bien que ne ressemblant pas aux deux autres, est de la même espèce, mais a changé d’apparence, ses racines ayant rejoint la nappe phréatique. La racine principale d’un Desert Oak peut s’enfoncer jusqu’à 80 mètres de profondeur.

Il y avait aussi à la galerie Gloria, Maggie, Rosie et quelques autres encore. Lorsque j’allais chercher Gloria chez elle, il y avait là un homme sur une chaise roulante. Avant de quitter sa maison, Gloria le déplaçait à l’extérieur pour l’installer au soleil.
En hiver, les nuits et tôt le matin, les températures peuvent être froides dans le centre de l’Australie. Il y avait aussi beaucoup de gamins dans cette maison, Gloria étant plusieurs fois grand-mère. Ses petits-enfants étaient en pleurs lorsqu’ils voyaient Gloria partir à la galerie. L’homme sur la chaise roulante me faisait toujours un signe amical de la main, alors que je ne connaissais même pas son nom. Chez Gloria j’ai souvent ressenti des liens très forts qui unissaient toute cette famille malgré la maison crasseuse qu’ils occupaient, le manque évident et permanent d’argent, les épaves de voitures qui rouillaient dans le jardin. Un jour il y en avait un véhicule qui gisaient là , avec le pare-brise, la lunette arrière et toutes les vitres brisés. Le moteur tournait, peut-être depuis la veille au soir, mais ce matin là, personne ne semblait occuper la maison. La présence de cette voiture, le moteur en marche, les vitres cassées restera toujours un mystère pour moi. Souvent, Gloria devait se rendre au tribunal pour assister au jugement de l’un des membres de sa famille pour de menus larcins…

Une autre artiste, Maggie, la cinquantaine, avait beaucoup de mal à se déplacer en raison de son diabète. En pleine hiver, elle m’avait confié qu’il n’y avait plus d’électricité chez eux. L’EDF locale installe des compteurs à pièces chez les abonnés qui ne payent plus leurs factures. Les aborigènes étant souvent à cours d’argent, se retrouvent souvent sans électricité, donc sans chauffage. Un jour, j’ai remarqué que, dans le salon de Maggie, le mur derrière le poste de télévision était noir, recouvert de suie. En m’approchant, j’ai réalisé que le poste avait fondu, le plastique avait coulé le long du meuble et s’était répandu sur le sol. Quand j’ai demandé ce qui avait provoqué ces dégâts, on m’a répondu que quelqu’un dans la maison avait laissé une bougie allumée sur la télévision. La bougie, en finissant de se consumer, avait mis le feu au poste. L’écran avait explosé sous l’effet de la chaleur.

Une autre artiste du nom de Rosie Stafford, était, elle aussi, très discrète. Lorsque j’allais la chercher chez elle le matin, il y avait là son mari, assit au soleil, le menton reposé sur le dessus des mains, elles même soutenues par une canne qu’il plantait devant lui entre ses jambes. Agé de 70 ans environ, il portait une barbe blanche et un chapeau de cowboy australien. Assez grand et maigre, il avait l’air toujours fâché après sa femme. En fin d’après-midi, il était souvent assis au même endroit dans la même position, l’air toujours aussi renfrogné.

La plupart de ces artistes vivent dans des conditions miséreuses. Ils gagnent pourtant assez bien leur vie, ne payent pas d’impôts ni de soins médicaux etc, mais n’ont jamais d’argent. Le système de pension qui leur est alloué n’incite pas les aborigènes à se comporter de manière responsable envers leur budget. Cela est dû, en partie, à l’une des coutumes datant de leur vie d’antan, celle du partage. En effet, lorsqu’ils vivaient de manière traditionnelle, le partage des biens, tels que nourriture et eau, était d’une importance primordiale dans leur société. Il s’agissait d’une loi immuable, personne ne pouvait y déroger. Sans partage, les peuples aborigènes n’auraient pas survécu au climat imprévisible et rude qui règne sur le continent austral.

Imaginons un chasseur venant de tuer un kangourou. Après s’en être rassasié et en avoir fait profiter sa famille, s’il en avait une, il donne aux autres membres de son groupe le reste de cette nourriture. Plus le nombre de personne à qui il donne est élevé, plus il s’enrichit, puisque chaque personne qui a reçu de lui, devra un jour ou l’autre en faire de même envers sa personne. Aujourd’hui, dans bien des cas, les aborigènes continuent d’appliquer cette tradition. Quelqu’un a rendu service à untel, celui-ci devra en faire de même un peu plus tard. Argent, nourriture, alcool, habits, voitures sont leurs monnaies d’échange aujourd’hui.
Cela ne va pas sans heurts parfois. Il n’y a plus de garde-fou pour réguler les malversations, les arnaques etc. Les animosités historiques entre tribus font toujours parti de l’équation.

La démocratie est un bel idéal qui n’a jamais pu être traduit correctement pour la société aborigène, basée sur une société composée de groupes familiaux nomades dans le désert.
Les sages, les anciens, le Dreamtime qui auparavant maintenaient l’ordre, ont disparu ou ne sont plus écoutés. La corruption est présente à tout les échelons, parmi de nombreux aborigènes mais aussi parmi de nombreux blancs qui gravitent autour du système actuel.
Les plus âgés sont aussi très anxieux de voir les jeunes générations dépendrent des pensions et autres aides financières du gouvernement, ce qu’il appellent « sit down money », l’argent pour rester assis.

Yeperenye, le mythe fondateur

Il existe à travers tout le continent australien, quantité d’histoires relatant la création de tout les mondes ; le minéral, le végétal, l’animal et l’humain. Ces histoires sont réunies sous le terme de Dreamtime ou Temps des Songes. Le mythe fondateur de la région d’Alice Springs implique Yeperenye la chenille du papillon de nuit « Hawkmoth » en anglais.

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Avant le Temps des Songes, la pénombre et le froid régnaient sur la surface de la terre. Toutes formes de vie étaient inexistantes. Puis, un être surnaturel apparut, l’ancêtre des Arrernte, les propriétaires ancestraux de la région d’Alice Springs. Cette créature était une chenille géante que les gardiens traditionnels de la région appellent Yeperenye. Cette entité mystique créa alors, toutes les montagnes, vallées, rivières etc et toutes les formes de vie connues aujourd’hui. Puis quand son travail fut accompli, la chenille se transforma en roche.

Aujourd’hui cette formation rocheuse est appelée MacDonnell Range par les australiens d’origine européenne. Cette chaîne de montagne parcourt 600 km d’est en ouest, de part et d’autre d’Alice Springs.

La ville a été bâtie à l’endroit ou la rivière Todd a creusé dans la roche le seul passage praticable permettant au trafic routier et ferroviaire de traverser le centre du continent du Sud au Nord. Cet endroit est appelé « The Gap ».

Gavin, un artiste qui venait parfois à la galerie d’art, a, un jour, peint ceci :

Au centre le trait de couleur marron représente le lit de la rivière Todd. Deux chenilles peintes en vert, se font face au « Gap ».
Les cinq cercles placés dans le coin supérieur droit sont des trous d’eau. Juste en dessous, les terriers dans lesquels les chenilles vont s’abriter la nuit, sont représentées par deux points noirs.
Dans le coin inférieur gauche, les lignes vertes, jaunes et rouges représentent de la nourriture.
Enfin, une étoile dans le coin supérieur gauche symbolise l’astre d’où sont originaires les chenilles géantes.
Ce que Gavin explique ici avec cette peinture, c’est que leurs ancêtres-chenilles sont composées de poussière d’étoiles, au même titre qu’eux même, les aborigènes. Voilà sans doute pourquoi ils se considèrent comme les frères et sœurs de tout ce qui compose leur environnement.

Nombreux sont les australiens qui ne connaissent pas les mœurs et coutumes des êtres humains qu’ils ont colonisés et dépossédés de leur terre. Dans l’esprit de beaucoup de blancs, les aborigènes vivaient comme des animaux, totalement désorganisés et complètement stupides. Les aborigènes étaient loin d’être stupides. Ils favorisaient l’intuition à l’intellect, combiné à un sens de l’observation très développé.

Histoire de plante numéro 4

Une herbe appellée Button Grass (Dactyloctenium radulans) ou Desert Flinders Grass (Yakirra australiensis) était une source importante de nourriture pour les gens du désert. Les femmes passaient beaucoup de temps à récolter les graines de cette plante pour en faire une farine qui servait à confectionner une sorte de galette.
Ces graines sont très petites, donc difficile à récolter. De plus, chacune d’elles est entourée d’une fine écosse dont il faut se débarrasser avant de pouvoir les consommer.
C’est là qu’intervient un espèce de fourmis qui récoltent les graines, les emportent, récupèrent les écosses et abandonnent les graines à l’entrée de leur nid.
Les aborigènes, ayant remarqué le comportement des insectes, n’avaient alors plus qu’à ramasser les graines entassées autour de l’entrée du nid. Le travail le plus pénible avait été accompli par les fourmis.
Cette herbe est prolifique, pousse et produit des graines même au cours de période de sécheresse. Il va sans dire que ce végétal était d’une grande importance pour les habitants du désert en tant que source de nourriture.

Saut dans le temps

IL y a 70 ans environ, un groupe d’aborigènes se déplaçaient sur leur territoire situé à l’ouest d’Alice Springs, au bord de la frontière actuelle du Territoire du Nord et de l’Australie Occidentale..
Ce groupe était composé de quelques hommes, du sorcier ou shaman et de quelques femmes et enfants. Ces personnes n’avaient jamais vu de blancs auparavant. Ils en ignoraient jusqu’à l’existence. Au loin, ils aperçurent une forme inconnue à leurs yeux, un objet complètement étranger au paysage qu’ils avaient l’habitude de parcourir. Cet objet était un moulin à vent, installé là par des fermiers blancs afin de pomper de l’eau depuis le sous sol.

Eberlués, les membres du groupe ne savaient que faire. Le shaman décréta alors que cette chose était « mamu », c’est-à-dire maléfique. Il ordonna aux hommes de tuer l’objet mystérieux avec leurs lances. Après qu’ils aient projeté leurs armes sur le moulin à vent, sans résultat, les acteurs de cette rencontre extraordinaire quittèrent les lieux, se demandant ce que pouvait bien être cet objet.
Aujourd’hui, l’un des enfants témoin de cette histoire, est une artiste connue mondialement. Linda est célèbre pour ses peintures relatant sa première rencontre avec le monde moderne, un évènement qui l’a marqué à tout jamais.

Voici l’un des ses tableaux. Linda venait de temps à autre peindre à la galerie. On voit ici une représentation stylisée du moulin à vent et quelques personnages. Celui de gauche, avec le visage peint en blanc est le shaman. Le personnage de droite, plus petit, symbolise l’enfant qu’elle était alors.
Linda est un personnage né dans une société qui évoluait encore à l’age de pierre. Certaines de ses peintures sont aujourd’hui en vente en ligne, mais elle ne comprend pas vraiment ce qu’est internet.
Comme pour Emma, difficile de dire quel age a Linda, elle non plus n’ayant pas de certificat de naissance. Paraissant acariâtre, assez maigre et de taille moyenne, je me suis souvent demandé ce que le monde moderne pouvait bien signifier pour elle. Comment peut-on, en une vie, passer de l’age de pierre à l’ère de la conquête de l’espace ?

Histoire de plantes numéro 5

Le River Red Gum (Eucalyptus camaldulensis ) est un autre eucalyptus, qui s’est très bien adapté au manque d’eau dans le désert. Quand le stress hydrique est trop important, l’arbre va supprimer l’apport de sève à certaines branches, normalement, les plus anciennes ou les plus endommagées. L’eau se faisant rare, ceci a pour but de l’économiser et de l’utiliser pour maintenir en vie moins de feuillage mais sur une plus longue durée. On peut voir sur la photo, les branches mortes qui ont été sacrifiées afin de conserver l’arbre en vie jusqu’à la prochaine saison des pluies. Quelques années plus tard, les cavités formées par la disparition de ces branches accueillent des oiseaux qui y font leur nid.

Rusty

Je souhaite maintenant faire une parenthèse et vous parler d’un artiste originaire de l’est du massif des Kimberley en Australie occidentale. Rusty doit avoir aux alentours des 80 ans et n’est pas originaire de la région d’Alice Springs, mais je voulais quand même vous le faire découvrir, Rusty ayant des choses peu ordinaires à raconter à travers ses peintures (10).

Ici, j’ai choisi un panneau de l’un des ses tableaux, tableau qui mesure 12 mètres de long. Cette fresque est donc impressionnante par sa taille et ambitieuse par ce qu’elle veut transmettre ; le parcours d’un homme depuis sa conception jusqu’à sa mort. J’ai choisi cette partie du tableau parce qu’elle évoque quelque chose que je trouve très émouvant.

La forme blanche, presque ovale, symbolise la lune se reflétant sur la surface d’une rivière. La grand-mère de Rusty lui avait déclaré un soir que ce qu’il voyait là, brillant de milles feux , était la mémoire de ses ancêtres. Quelques années plus tard, toute la tribu, famille et amis de Rusty a été massacrée gratuitement, sans provocation aucune de leur part, à l’exception de son oncle qui a réussi à en réchapper. Je vous passerai les détails horribles de cet épisode.
Pour tenter d’exorciser ce passé, Rusty a peint le tableau suivant :

Cet œuvre représente une Australie aux contours stylisés avec en son centre un cercle rouge sensé représenté le sang de tout les aborigènes assassinés au cours de la colonisation et bien après que celle-ci soit arrivée à son terme officiel.

Epilogue Aujourd’hui, il est très difficile pour les Aborigènes de continuer à se voir comme les gardiens bienveillants de la nature qui les entoure et qui les a crées. Nombreux sont ceux qui ressemblent à des fantômes, vivant dans un état de désoeuvrement permanent. Même si leur vie d’antan était très rude, il me semble qu’ils devaient être plus heureux il y a 200 ans qu’à l’heure actuelle. A mes yeux, Il me paraît évident que l’argent et la technologie ne remplaceront jamais le sacré.
J’ai mentionné la communauté de Papunya comme étant corrompue, violente et ressemblant à un champ de bataille. Pourtant, un nombre non négligeable de communautés aborigènes sont bien tenues. Il n’y a pas dans, celles-ci, plus de problèmes que dans les banlieues de Paris, Sydney, Rome ou New York. Mais j’ai vu beaucoup trop d’aborigènes vivant dans des conditions épouvantables parce que dépossédés de ce qui donnait un sens à leur existence. Dans le même temps, beaucoup d’entre eux ne parviennent pas à s’intégrer au monde moderne qui leur est proposé. Je n’ai, volontairement, pas voulu détailler les conditions de vie de ces personnes. De même, je n’ai pas parlé en détails de Namatjira Camp, une communauté d’Alice Springs, non pas violente, mais dans laquelle les gens vivent dans des conditions déplorables. Les pires dont j’ai été le témoin.
Je souhaite conclure cet article par une photo prise au début des années trente. Ce cliché a été pris à la mission luthérienne d’Hermannsburg, 130 kilomètres à l’ouest d’Alice Springs. La petite blonde au centre de la photo est la fille de l’un des missionnaires. Elle a grandit avec les enfants aborigènes qui l’entourent. En ce faisant elle a apprit plusieurs langues aborigènes qu’elle a ensuite pu parler couramment tout au long de son existence. Tout les enfants ont la capacité de transcender les barrières culturelles et religieuses. C’est ce que cette photo m’inspire, et c’est sur cette note positive que je conclurai cet article.

Olivier Vachez
The Channon
Octobre 2011

Photographie de Rex Battarbee.

(1)http://www.ngurart.com.au/

(2) Tiré du livre de John Verek qui dans les années 1990 a vécu et travaillé dans la communauté de Papunya. Livre passionnant, disponible uniquement en anglais mais pratiquement impossible à se procurer aujourd’hui. http://books.google.com/books/about/The_silent_hate.html?id=HBUSAgAACAAJ

(3) Article paru dans le journal Libération http://www.liberation.fr/depeches/01012361485-premier-sequencage-du-genome-d-un-aborigene-d-australie

(4) A voir le beau film « Samson and Delilha » qui traduit bien le sentiment d’ennui et les problèmes qui en découlent dans les communautés aborigènes http://www.imdb.com/title/tt1340123/

(5) A ce sujet lire le livre “Dog Ear Cafe », d’Andrew Stojanovski, Port Campbell Press. Uniquement en anglais. http://www.imdb.com/title/tt1340123/

(6) Lire le livre de Russel Skelton, King Brown Country. http://www.readings.com.au/product/9781741756227/russell-skelton-king-brown-country-the-betrayal-of-papunya

(7) http://fr.wikipedia.org/wiki/Temps_du_r%C3%AAve

(8) http://en.wikipedia.org/wiki/Geoffrey_Bardon

(9) http://www.aboriginalartonline.com/culture/dreaming.php

(10) http://www.creativespirits.info/resources/books/art-and-soul