Truman et l’invention du sous-développement

"[...] la perception actuelle de la pauvreté prend racine dans le concept de ’sous-développement’ élaboré par le président américain Harry Truman au quatrième point de son discours inaugural du 20 janvier 1949. Truman y décrivait un monde bipolaire divisé entre pays ’industrialisés’, caractérisés par un certain taux de richesse et de croissance, et pays ’sous-développés’, perçus comme ’arriérés’ et ’pauvres’ parce qu’ils n’avaient pas atteints des niveaux de vie ’convenables’.
Plutôt que de voir la pauvreté comme le résultat de dynamiques historiques inhérentes à des relations de pouvoir très biaisées, largement fondées sur des intérêts économiques particuliers, Truman l’attribuait au fait de ’ne pas avoir’ de revenu et de capacité de consommation et de production suffisants. Cette conception unidimensionnelle de la pauvreté implique qu’il n’existe qu’une solution : pour l’éradiquer, il faut augmenter la production, la consommation et la croissance économique (évaluée à l’aune du PNB) en transférant la science et la technologie occidentales et en créant le besoin de biens de consommation occidentaux.
Grâce au développement, donc, le Sud allait ’rattraper’ le Nord en s’intégrant au marché. En outre, comme les peuples sous-développés étaient considérés comme incapables de définir leurs propres intérêts, besoins et solutions, on croyait - et on continue de croire - que le meilleur moyen d’assurer leur progrès économique et social était de recourir à des ’experts’ du développement dotés d’une expérience et de connaissances qui les aident à cerner leurs besoins.
L’objectif du ’rattrapage’ (vu comme synonyme de progrès matériel et économique) par la création, l’intégration et l’expansion des marchés a servi de prétexte à des politiques économiques colonialistes et a été au cœur du processus historique de modernisation. Plus récemment, ce même objectif a servi d’argument central pour intensifier la libéralisation et la mondialisation du commerce agricole."

Extrait de La Via Campesina, de Annette A. Desmarais, Ecosociété, Montréal, 2008, p. 63-64.
Lire aussi le formidable ouvrage, La puissance des pauvres, de M. Rahmena et J. Robert, Actes Sud, 2008.
Et dans la revue Hérodote sur le discours de Truman.

Il faut voir le film de présentation du travail de La Via Campesina.