Travail intérieur : Charles Juliet - Fabienne Verdier

Charles Juliet – en réponse à la question « Êtes-vous à ce que vous faites ? »

« (…) suis-je dans ce que je fais, dis, vis, écris, ce que je suis au profond de moi-même ? Suis-je un être de fabrication, né des circonstances, des hasards de ma vie, ou suis-je cet être originel, tapi dans mon tréfonds, cet être exsangue, menacé d’asphyxie, en qui brasille ce que j’ai de plus authentique, de plus singulier, et qui, paradoxe sans énigme, me permet d’être intégralement autrui, et même, de me prêter à sa voix, son œil ? Cet être originel, qui inexiste dans la honte, redoute de paraître au grand jour, se découvre totalement opaque à cet autre qui l’a toujours bafoué, écrasé, mutilé, qui n’ignore pas que tout cherche à le museler, l’annihiler, qui n’a jamais que des mains vides, ne peut fournir aucune preuve, se sait vaincu d’avance, cet enterré vivant, est-ce que je me porte à son secours, est-ce que je le nourris, le consolide, le réconforte, l’encourage, suis-je constamment à son écoute, me montré-je suffisamment docile à ses prières, ses objurgations, est-ce que j’accomplis ce qu’il m’enjoint, prononce les mots qu’il me dicte ?

Ou est-ce que je m’enfuis et le lâche lorsqu’à force de solitude, de détresse, d’égarement, il s’éprouve coupable, agonise, sanglote, alors que le poing de l’époque s’abat sur lui de toute sa hargne et son indifférence ? Ou lorsqu’il me déserte, est-ce que j’en profite pour me livrer à des expériences, renoncer à mûrir ma réponse, ne plus subir le tourment d’avoir à faire ce que je suis, me convaincre que je pourrais échapper aux affres de la faim, à cet ennui et ce dégoût qui décomposent mon visage ? Et lorsque je suis cerné, acculé, que j’aurais tout intérêt à le trahir, à me rallier au nombre, est-ce que je parle avec sa voix, ses mots, ou est-ce que je m’abandonne à des automatismes, des conventions, des stéréotypes, consens à ce masque que l’on voudrait m’imposer, endosse ce personnage auquel on prétend me restreindre, emboîte le pas aux modes et aux errements qui caractérisent notre époque (mais comment ne pas voir que se soumettre à cette époque ou se dresser contre elle relèvent d’une même attitude, trahissent une même absence de liberté. Car, dans les deux cas, c’est répondre à un même conditionnement, et, dans un même mouvement, condamner à périr ce mort-né qui exige de naître).

Indéniablement, c’est bien là l’unique et seule question. Celle qui domine toutes les autres. La question qui est peut-être, pour l’artiste, la question morale par excellence.

Alors, suis-je ce que je fais ? Fais-je ce que réellement, je suis ? Suis-je assez intègre, assez honnête, assez patient, assez résolu, assez hardi, assez courageux, pour m’acharner à hisser ce moribond qui me prête vie, pour oser affirmer, jour après jour, en actes et en mots, la présence de cet intrus qui vient scandaleusement tout bousculer et profère des vérités qui dérangent ?

Eh bien oui, je crois faire tout ce que je peux pour tenter de ressusciter ce massacré qui me tend mon vrai visage. »

Le tableau de Fabienne Verdier s’appelle Derviche. Il est reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Ce texte est extrait du Journal III (1968-1981) de Charles Juliet. Je ne retrouve pas la page. En fait, je l’avais recopié il y a quelques années pour mieux le cerner. Recopier les textes d’un autre c’est nous les mettent très directement dans la peau, n’est-ce pas ? .
Le texte est une lame bien sombre mais, sans concession, il dit très bien cet écartèlement, ce soin constant à accorder à l’être bien au-delà, ou en-deça, de toute question d’actualité. Il est plein de rigueur et d’honnêteté, un regard sans illusion, âpre et juste à la manière d’un koan. Ecrit par saint Jean de la Croix, la version mystique de cet incessant travail intérieur mis à l’épreuve de la nuit obscure est plus portée vers le dépassement, vers l’aube. D’autres, inspirés par le Tout Autre, mirent dans leurs textes qui témoignent de cette même difficulté du travail intérieur et de la présence à la vie créative un feu, une couleur, une douceur, un autre versant de l’amour disons.