Toute Petite France

C’est toujours pareil : une marée de mécontents, un vortex de conseils, expertises et reportages et puis ça retombe. Et c’est comme ça depuis des décennies, le volume d’images diffusées triplant généralement tous les cinq mois.
Et si l’on évoque un instant les Romains qui regardèrent leur Empire s’effondrer, on entend l’écho des mêmes critiques au sujet de la corruption politique, de la mollesse de la jeunesse et de la perte des valeurs.
Et si l’on se déplace imaginativement vers les malheureux qui subirent le premier sac de Rome par les Gaulois, on se dit que leur peur avait la même odeur fétide que la nôtre à chaque nouvelle loi démente qui saccage une certaine forme de sécurité mise en place après guerre par le Conseil National de la Résistance.
Songe en passant que des sacs, les Romains en connurent sept, le dernier par le « grand empereur », Charles Quint, fleuron de la civilisation de l’époque, en 1527. Et nous ? Des saccages, combien dans nos courtes vies ?

Aujourd’hui, on le sait tous, ça vient de l’intérieur. C’est pourri du dedans, Panama papers ou pas, on le sait. Une entreprise de destruction massive, mortifère, égoïste, avide, illusoire est à l’œuvre, et on a raison de vouloir se réveiller de ce cauchemar. Comme nous sommes des millions, c’est plus long que le cauchemar d’un seul, mais le processus est en route, inévitable : nous nous réveillons.

Appelé à jeter lumière sur la #NuitDebout un expert s’est récemment exprimé dans le NouvelObs, démarrant son entretien en affirmant qu’on ne peut pas vraiment rapprocher la Nuit Debout d’Occupy ni de Podemos : « De plus, la société française n’a pas subi ce que la société espagnole a enduré au cours de son histoire contemporaine : l’époque franquiste, la crise économique de 2008 qui a touché le pays de plein fouet et enfin la corruption du Parti populaire (PP). »

Pourtant notre Toute Petite France a connu durant son histoire contemporaine la collaboration du gouvernement de Vichy avec le régime nazi, une crise économique chronique conduisant à la paupérisation du pays et au délitement des acquis sociaux mis en place grâce au Conseil National de la Résistance et enfin la corruption du Parti socialiste (PS).

Très courte mémoire symptomatique et bloquante de notre Toute Petite France dressée sur ses ergots qui persiste à ne jamais entrer collectivement dans la guérison du passé – en commençant par le regarder bien en face –, à ne jamais explorer les plaies douloureuses de toutes ces actions mortifères portées depuis des décennies en notre nom à l’étranger.

Dans notre Toute Petite France, on a le verbe Haut, l’étiquette facile, le coup de gueule ra-pi-de, on est D’Artagnan, on est le Général, on est Jaurès, on est Charlie, on est Bataclan, on est Debout, et puis quoi ? Qui sommes-nous ? Que sont nos racines au fond ? Qu’est-ce qui nous différence vraiment des autres ? Nos pains croustillants aux farines blanches de blés bourrés de pesticides ? Nos savoureux gâteaux aux colorants E00 ? Notre pire dictateur sous son énorme coupole d’or au cœur de la capitale ? L’extraordinaire diversité des territoires massacrés par les autoroutes ? Ce pays où il fait si bon vivre à l’ombre de 54 centrales nucléaires vieillissantes ? Nos saucissons de porcs nourris aux tourteaux de soja OGM ? La somptuosité de de notre mobilier urbain ? Nos vins de vignes saturées de produits chimiques ? Nos intellectuels que le monde entier nous envie ? Nos crottes de chien sur les trottoirs ? Notre politique culturelle ? Notre immigration/intégration réussie ? Notre taux de croissance… ?

Un air d’accordéon sur un béret-baguette-pinard-calendos, et hop, le tour est joué… Français, Françaises !!
Allons.
La Frrrance n’a pas échappée à la mondialisation, pas une seconde. De notre fameuse identité, il reste des études, des musées, des vitrines, des lambeaux de papier peint, juste assez pour que le rêve persiste et nous endorme, encore un peu. A la vérité, nous étions uniques et singuliers par les fruits de terroirs qui façonnaient nos vies et nos tempéraments, à l’instar de tous les peuples de la planète. Mais l’entreprise du dieu Profit a transformé l’unicité en "marque" et nos contenus de valeur en arnaque généralisée.

Aujourd’hui à Beauvais comme à Brighton ou à Vérone en passant par Thessalonique, on va au supermarché, on s’abribus Decaux et on achète son eau, on dépend du nucléaire et on pense qu’on va mourir si on n’a pas d’argent.

Alors qu’est-ce que c’est la France et que sommes-nous dedans si ce n’est une pièce d’un puzzle mouvant qu’on appelle humanité ? Nous sommes un tout petit bout, pas plus.
Mais un bout indispensable et aussi important que tous les autres. Un tout petit bout malmené, esquinté, rafistolé, pas bien vaillant par bien des endroits mais debout, mais courageux et vivant avec des extensions ici et là, des métissages jusqu’à la gueule et une énergie de lion pour tout reconstruire… n’est-ce pas ?

D’accord. Mais on part d’où ?

L’extraordinaire résistance et persistance de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes doit nous aider à nous appuyer, à prendre racine sur d’autres valeurs, à apprendre à voir loin car la possibilité de notre futur est là, dans la vision à long terme de ce que nous voulons construire. La ZAD est liée à un terroir, un territoire, alors que là, à Paris, debout dans cette nuit de Mars qui n’en finit pas c’est un territoire immatériel qui est occupé, celui de nos valeurs, celui de la res publica, la chose publique, dont on se demande si elle le fut jamais, publique.

A un moment, dans notre histoire française, le vent de liberté s’est levé, à plusieurs moments même, la Jacquerie des Pitauds contre les taxes sur le sel en est un exemple, celle des Canuts de Lyon en est un autre, et il y en a des tas pour qui veut bien se donner la peine de chercher en dehors des manuels.

A un moment, dans notre histoire française, la liberté s’est trouvée escamotée par une forme de confort artificiel où l’homme a été renvoyé à n’être qu’une force de travail, un confort où les besoins essentiels sont assurés à condition qu’ils puissent payer pour l’eau, la nourriture, un toit, un confort où la cohérence du tissu social repose ouvertement depuis quelques temps sur des valeurs d’égoïsme, prédation, hyper-compétition – côté pile, des valeurs de pillages, guerres, corruption – côté face.

« Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme… Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux… Il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir… il ne détruit point, il empêche de naître. » écrivait Tocqueville au début du 19e siècle.

Ce siècle passé qui connut la mise en place de la civilisation industrielle extra-large, avec son lot de désastre, certes, et ses avancées décisives… Il suffit de se rappeler le Londres de Dickens pour voir qu’on y a gagné en éclairage : les rues sont claires, plus de mendiants. Certes, on les cache maintenant fort bien et, que je sache, le catalogue des ignominies humaines n’a pas bougé d’un pouce, même si elles sont moins perceptibles chez nous.

Alors nous en sommes là : à la fin du confort artificiel, la fin du rêve que d’autres que nous réaliseraient à notre place le Bien Commun, la fin de la dé-responsabilisation collective.

Parce que d’autres avant nous ont fait le chemin, nous sommes aujourd’hui des millions partout dans le monde à nous éveiller à cela : notre immense responsabilité et notre immense capacité d’action – notre liberté. Et ça vient de l’intérieur.

Eva Wissenz