Texte-photo de marée noire

Sur quelques photographies de Daniel Dupuy "La marée était en noir"

Noces

Légère mer de turquoise au matin de mes noces, j’ai démêlé longuement le crin vert de mes chevelures multiples jusqu’au dénouement suave de boucles en billes de roche, toute en cascades de posidonies enlaçant nos promenades maritimes. Par chaque poisson mammifère mollusque mes mains se prolongent en nageoires infinies, griffes précises, tentacules floues, palmes puissantes et pinces nettes bordées de nacre où le sang des proies s’écaille lentement. Un grand trait d’azur à mes lentes paupières souligne l’iridescence matinale des levers de soleil topaze sur mon immense peau liquide momentanément lézardée de sillons blancs. En mille points de lumières nouvelles chaque jour mes noces à l’impalpable de l’air et du vent se lient d’un grand voile d’écumes délicatement brodé au feston des rivages. Comme une éclabloussure d’argile sur un bijou d’or gris, en volutes et lambrequins, mouvants ourlets, des volumes liquides couvrent mon sein de bronze au baiser d’un souffle insolent un instant en bourrasque qui me lève les jupes et sur moi aujourd’hui je ne veux que lui.
C’était - oh, presque rien - un craquement lointain, une coque de noix et mes petites eaux sourdes couleur lavande s’engouffrèrent dans l’acier de vos sécurités. D’abord, nous étions tous fascinés : étrange comme ces couleurs de mort que vous amenez en ma demeure peuvent se faire sublimes, comme un grand ciel après la pluie lavée sur cette plage alanguie par nos idylles juste avant votre opaque invasion. Concrétions sombres sur le sable posées, je vois des flaques de sang caramel qui reproduisent l’aspect du dos des gros tourteaux mais on dirait du mercure, ça brûle si je m’approche trop, à quoi on joue ? Qu’est-ce que ce liquide gras, solide et sans grâce qui nous colle et nous asphyxie ? Cet intrus infect dont personne n’a désiré en ce lieu la présence ? Et ce bleu violet électrifié qui s’étire... gardez-le pour rafraîchir vos musées : il est atroce sur le lichen patiemment jauni par la force unie de mon ressac intime avec l’air du temps. Mes algues pâturages se raidissent et se crispent, les flaques se gorgent d’huile lourde, oiseaux cloués au sable gluant, crabes immobilisés par ce déchet d’humanité. Plus haut dans les dunes des coulées de pétrole dégoulinent sur les hommes aussi et c’est encore la couleur de l’asphyxie. Trouvez-vous vraiment quelque beauté, gens de terre, à si effrayante et lente agonie ? Vous ne maîtrisez rien et si je pouvais parler de vos mots puissiez-vous entendre qu’aujourd’hui, et demain encore : pas de noces de la mer et du vent, pas d’amour fécond entre nous, la vie en deuil.

(c) Eva Cantavenera
2005

Liens avec l’exposition de D. Dupuy, La marée était en noir

Une plaque tourbillonnante de déchets en plastique vaste de quelque 3,5 millions de km2 (1/3 de l’Europe) flotte actuellement dans le Pacifique Nord. Le navigateur Charles Moore s’est patiemment attelé au nettoyage de la zone depuis une dizaine d’années, lire ici.

Entre 2004 et 2007, l’association Robin des Bois relève que 561 mini marées noires ont eu lieu dans diverses rivières de France, bien souvent par négligence. Lire ici.