Seattle 1919-1999, palimpseste



Un palimpseste est un parchemin gratté, dont on a effacé le texte pour en écrire un autre. Les techniques modernes nous permettent parfois de retrouver tout ou partie du texte gratté. On arrive aussi parfois, avec surprise, à des doubles palimpsestes, effacés deux fois, ou même à des hyper-palimpsestes, portant traces de centaines de textes : écrits, effacés, écrits.

A l’époque, c’était tellement beau ces forêts tout autour qu’ils avaient surnommé Seattle "la ville d’émeraude"...

Seattle, cette grosse ville qui comme toutes les autres dégueule aujourd’hui dans l’océan l’essentiel de notre modernité.

Sur la fine couche de parchemin de la Terre, Seattle et ses forêts bordant le Pacifique étaient peuplées par des tribus dont les hauts faits nous sont aujourd’hui complètement inconnus. Il n’y a rien eu à gratter : il n’y avait pas de textes - il suffisait de prendre les terres et, ce faisant, de ravir à ces tribus leur mémoire vive scellée dans chaque arbre, chaque pierre, chaque méandre de rivière. "La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l’homme rouge" dira Sealth plus tard.

En 1851, à cet endroit, arrivèrent donc les hommes Blancs. Ils sont en Amérique depuis longtemps mais là, ils ont traversé tout le continent, de part en part et avec eux arrive également un paquet de faits documentés car avec les Blancs, vient l’Histoire, la trace écrite de ce qui se passe. Ils ne le savent pas, les Indiens, mais ils entrent pour nous dans l’Histoire.

Beaux joueurs, après avoir pris les terres rouges, les Blancs nomment ainsi le lieu du nom du chef indien Sealth. Ces hommes semblent ainsi faits : ils te pillent puis ils te donnent une statue, une décoration, un prix, un truc, un bout de mémoire qui ne veut rien dire mais signifie pour eux qu’ils ne sont pas aussi méchants que ça. Et ils y croient. C’est un trafic de souvenirs. Depuis longtemps, les terres ne parlent plus aux chefs blancs : à leurs yeux, elles sont faites pour être exploitées, pas plus.

Les Blancs décidèrent donc comme on les a vu faire ailleurs que les Rouges seraient bien dans une réserve. Qu’est-ce qui les a retenu d’exterminer tous les Indiens pendant les 400 ans que durèrent les "guerres indiennes d’Amérique", je l’ignore. Un soupçon de charité ? Un besoin de main-d’oeuvre ? Allez savoir. Toujours est-il qu’il resta des Indiens et qu’on leur accorda des réserves, et, parfois, un nom de ville. Mais aucune qui s’appelle Geronimo, ni Cochise, ni Crazy Horse, ni Black Elk et encore moins Frank Clearwater (1).

Sealth (ci-contre), un chef parmi tant d’autres, coopéra, accepta la réserve et prononça un discours en 1854. Si le contenu du discours n’est pas sûr, les témoins de l’époque s’accordent à dire qu’il dura environ une demi-heure, et que durant tout ce temps, Chef Sealth, un homme assez grand, laissa une main posée sur la tête du Gouverneur Stevens, homme de petite taille. Pour lui faire mieux entrer les mots dans le crâne ? Qui sait ? Toujours est-il que ce discours fut assez fort pour être par la suite et jusque dans les années 1970 souvent remanié, ravaudé, gratté.

Ce que l’Indien laisse sur les terres, le Blanc ne le voit plus mais ses mots oui, les mots le touchent encore car "c’est dans le mot que nous pensons" disait Hegel, l’un de nos grands chefs philosophiques. Le chef indien, lui, conclut au terme de son discours, à l’avènement de "la fin de la vie et le début de la survivance" (2). Et les Blancs construisent une ville prospère : Seattle.

Plus tard, en 1919, il se passe ensuite quelque chose d’étrange dans les rues de Seattle. Tout commence dans le chantier naval de la ville, 35 000 travailleurs en grève le 21 janvier. Suivis, pendant quelques jours en février, de 65 000 autres réclamant une hausse de salaire. Ces quelques jours d’arrêt de la production effrayèrent tant les riches américains qu’ils donnèrent naissance à la red scare, la peur rouge. La révolution russe n’est pas loin. Les Indiens non plus.

Comme chacun sait, la peur, qu’elle soit rouge ou non, c’est contagieux. Tout comme le courage. Et dans les deux sens, la grève de Seattle fut un fort détonateur.
En janvier c’est la Semana Trágica (« Semaine tragique »), répression de la grève générale à Buenos Aires qui provoque la mort de plus de 200 ouvriers. Même chose au Portugal et en Angleterre où la police charge lors d’une grève pour la réduction du temps de travail (à l’époque de 48h/semaine).
En mars, répression armée de la grève générale à Berlin.
En avril, massacre d’Amritsar, au Pendjab, où les Anglais tirent sur une foule pacifiste, faisant près de 400 morts et plus de 1 000 blessés. Des émeutes s’ensuivent à Bombay, Calcutta, Ahmedabad et Delhi tandis qu’en Italie une série de grèves sauvages dans les villes sont provoquées par la vie chère : des centaines de magasins et de dépôts de vivres sont pillés à Forlì, Milan et Florence, où se constitue une république des Soviet qui dure quelques jours.
Le 1er mai des émeutes à Cleveland et à Paris aussi chez les métallos, ainsi qu’à Pékin pour la démocratie.
En juillet, les paysans du Latium, du Sud et de la vallée du Pô occupent les terres des grands propriétaires (latifundia). Le gouvernement autorise l’occupation des terres en échange de garanties de mise en culture. Fermiers et journaliers s’organisent en coopératives et en syndicats pour négocier leurs salaires.
En août, c’est la fondation du parti travailliste communiste américain à Chicago.
En octobre, la grève de la police à Boston marque l’apogée du mouvement amorcé à Seattle. Elle s’accompagne de la grève des travailleurs de l’acier (350 000 grévistes en Pennsylvanie).
En décembre, grève des dockers du Cap, en Afrique du Sud. En Amérique, début des Raids Palmer et expulsions d’opposants radicaux vers la Russie.
Sur l’année, on compte 64 mouvements de grèves dans la seule ville de São Paulo et 367 grèves à Buenos Aires.

En 1919, le maire de Seattle eut le sentiment que cette grève générale était un évènement révolutionnaire : "La soi-disant sympathique Grève de Seattle était une tentative de révolution. Qu’il n’y ait pas eu de violence n’y change rien... L’intention à peine voilée, était le renversement du système capitaliste ; ici aujourd’hui, et demain partout... Certes il n’y eût ni de coups de feu, ni bombes, ni tués. La Révolution je le répète, ne nécessite pas de violence. La grève générale, comme elle fut appliquée à Seattle est en soi l’arme de la révolution, elle est d’autant plus dangereuse car elle est paisible. Pour réussir elle doit pouvoir tout arrêter : stopper le cours normal de la vie de la communauté... Ce qui veut dire court-circuiter le gouvernement. Et c’est là le seul but à atteindre, par tous les moyens possibles." (3)

C’est connu, les révolutionnaires meurent souvent jeunes mais ils ont la vie dure. Et c’est ainsi que 80 ans plus tard, une paille dans l’Histoire, du 30 novembre au 3 décembre 1999, la ville palimpseste eut beau gratter, elle ne parvint pas à effacer ce qui s’écrivait sous les yeux des caméras du monde entier et du centre de médias indépendants Indymedia, créé pour l’occasion.

Des militants altermondialistes manifestant pacifiquement arrivèrent à faire tant de barouf dans les rues de Seattle qu’ils empêchèrent les 133 décideurs du sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) de discuter. A part quelques groupes agités, les militants sont non-violents, désobéissants, connaissant leurs droits, prêts à défendre le bien commun jusqu’à l’emprisonnement s’il le faut.

Ce sommet devait alors constituer le lancement du Millenium Round, le Cycle du Millénaire : un cycle de négociations globales visant à ouvrir davantage les marchés des biens, des services et des produits au dit "libre-échange", celui qui licencie à tour de bras et creuse les dettes artificielles. Suite à ces protestations de rue, les partenaires du Sommet ne parviendront ni à trouver un accord sur le programme de travail, ni à s’entendre sur un communiqué final et par la suite, le cycle de Doha, également initié par l’OMC, en sera aussi perturbé au point d’être annulé.

On parle de bataille de Seattle car si les citoyens étaient non-violents, ils étaient préparés. Les idées de 1919, les rêves des hippies et les utopies devenaient soudain réels pour ceux qui y étaient et pour ceux qui les regardaient. Plus tard, on a su que l’entraînement avait, entre autres, commencé durant la réunion de l’APEC (Coopération économique Asie-Pacifique) de Vancouver en 1997. Après, ce fut Gênes en 2001. Et tant d’autres depuis. Comme le chantait, Francesco de Gregori, "La storia siamo noi, siamo noi che scriviamo le lettere, siamo noi che abbiamo tutto da vincere, tutto da perdere." (4)

Je me demande ce qui s’écrira à Seattle en 2019 ? Qu’est-ce qui va s’écrire à Copenhague fin 2009 ? Quel est le passé de Copenhague où se jouera notre avenir commun ? En dehors du quartier autogéré de Christiana et des lieux communautaires, que soufflera l’esprit du lieu ?

Voici ce que confiait Cochise (ci-contre), guerrier apache, à son ami Tom Jeffords : "Nous serons battus et nous mourrons, lentement si l’on réussit à nous enfermer dans des réserves, rapidement si l’on nous anéantit au cours d’une bataille. Puis ce sera votre tour. Après en avoir fini avec nous, vous vous tournerez vers d’autres peuples. Je suis certain que vous ne cesserez jamais de vous battre contre ces peuples qui sont sur des terres lointaines, de l’autre côté des océans et qui parlent des langues incompréhensibles. Serez-vous plus forts qu’eux ? Vous écraseront-ils ? Peu importe. Je ne sais qu’une chose : vous vous battrez sans répit. Partout où il y a des êtres vivants, la guerre est permanente. Nous autres Indiens, nous approchons de notre fin. La vôtre viendra aussi. Un homme fort rencontre toujours un homme plus fort que lui."(5)

Cochise avait partiellement raison car ce n’est pas à la vie que la guerre est associée. La mort est là, oui, et tout comme la vie nous ne la choisissons pas. Mais entre la guerre et la paix les hommes peuvent choisir à tout instant (6). Les hommes forts qui montreront à ceux de la corruption, de la violence et de la destruction que la force n’est plus de ce côté-là ne se réclameront plus je pense d’aucune couleur car, mélanges de blanc, noir, rouge, jaune, ocre, ils seront ensemble instamment du côté de la vie.

Eva Cantavenera
Septembre 2009

(1) Opposants aux Blancs. Sur le massacre de Wounded Knee et Frank Clearwater.
(2) Le discours entier du chef Seattle.
(3) Déclaration originale : "The so-called sympathetic Seattle strike was an attempted revolution. That there was no violence does not alter the fact... The intent, openly and covertly announced, was for the overthrow of the industrial system ; here first, then everywhere... True, there were no flashing guns, no bombs, no killings. Revolution, I repeat, doesn’t need violence. The general strike, as practised in Seattle, is of itself the weapon of revolution, all the more dangerous because quiet. To succeed, it must suspend everything ; stop the entire life stream of a community... That is to say, it puts the government out of operation. And that is all there is to revolt — no matter how achieved." (source Wikipedia)
(4) "L’histoire c’est nous, c’est nous qui écrivons les lettres, c’est nous qui avons tout à gagner, tout à perdre." Texte de la chanson. Sur Gênes, lire Gênes 01 de Fausto Paradivino. Sur Seattle, voir le film "Bataille à Seattle" de S. Townsend et lire le texte de Nicanor Perlas, La débâcle de Seattle.
(5) Source Wikipedia.
(6) LeMouvement pour la Paix.

Sources images : Angélique Boudet et Wikipedia