Refuge

"Je sais de quelle solitude ma mère me parle. C’est celle qui me soutient et me protège de mes pensées. Celle qui me rend totalement présente. Je suis le désert. Je suis les montagnes. Je suis le Grand Lac Salé. Il est d’autres langages, parlés par le vent, par l’eau et par les ailes. Il est d’autres vies à prendre en considération : les avocettes, les échasses et les pierres. La paix est la perspective que l’on trouve dans les constantes. Quand je vois les goélands à bec cerclé arracher la chair d’une carpe en décomposition, j’ai moins peur de la mort. Nous ne sommes ni plus ni moins que la vie qui nous entoure. L’isolement fait remonter mes peurs à la surface. La solitude m’apporte la sérénité." (p. 42)

C’est difficile d’écrire quelque chose sur ce livre. Qui est pourtant l’un des grands livres bienfaisants de ces derniers temps.

D’abord il y a les Américaines - cette Américaine en particulier, Terry Tempest Williams : passionnée par les oiseaux du Grand Lac Salé, activiste, qui a vu tant de femmes de sa famille privées d’un sein, mourir de cancer, des femmes, des oiseaux et la foi, voilà sa vie.
Terry Tempest Williams a le cran de dire qu’il existe un lien entre ces drames et les essais nucléaires réalisés dans ces coins déserts du pays. Elle me fait penser à toutes ces femmes, d’Amérique et d’ailleurs, d’un courage hallucinant, qui lancent des alertes, sont présentes sur tous les fronts, militent, soutiennent, y croient, un jour après l’autre. Elle me fait penser à des héroïnes de roman, sauf qu’elle c’est pour de vrai.

"C’est curieux, ce besoin que nous avons de créer autour de nous un environnement qui nous soit étranger. En 1985, il s’est vendu plus de quatre cent cinquante mille flamants roses en plastique aux États-Unis. Et ce nombre ne cesse d’augmenter.
Des flamants roses en équilibre instable sur nos pelouses de banlieue, voilà le lien fort peu naturel que nous établissons avec le monde naturel." (p. 106)

Terry a grandi dans ce coin d’Amérique dont personne ne voulait, autour du Grand Lac Salé, un coin perdu choisi par les Mormons - à moi que ce ne soit le lieu qui ait choisi de garder le tous premiers pionniers. Façonnée par ce paysage qui change à mesure que le niveau de l’eau monte, ou descend, Terry va du chevet de sa mère à ses oiseaux dont l’existence est aussi menacée car l’eau est en train d’inonder les terres et, contrairement à n’importe quelle autre espèce, nous ne nous adaptons pas à ce changement : nous l’adaptons à nous à coup de pompage. Et sa mère meurt.

Terry, sa lignée et sa tribu sont de ces femmes qui nourrissent le cercle, qui n’ont pas froid aux yeux, ni peur des mots, "tanquées" comme on dit à Marseille. Et s’en vont protéger leurs biens qui n’est rien d’autre que notre bien commun, en chantant, en entrant dans un centre d’essais nucléaires, sans autres armes que leurs convictions.