Qui sait... ? Marguerite Yourcenar

Qui sait si l’âme du fils d’Adam va en haut, et si l’âme des bêtes va en bas ?
Ecclésiaste, III, 21.

"Ici comme ailleurs, l’équilibre a été rompu ; l’horrible matière première animale est un fait nouveau, comme la forêt anéantie pour fournir la pâte nécessaire à nos quotidiens et à nos hebdomadaires gonflés de réclames et de fausses nouvelles ; comme nos océans où le poisson est sacrifié aux pétroliers. Pendant des millénaires, l’homme a considéré la bête comme sa chose, mais un étroit contact subsistait. [...]
Nous avons changé tout cela : les enfants des villes n’ont jamais vu une vache ou un mouton ; or, on n’aime pas ce dont on n’a jamais eu l’occasion de s’approcher ou qu’on n’a jamais caressé.
Soyons subversifs. Révoltons-nous contre l’ignorance, l’indifférence, la cruauté qui d’ailleurs ne s’exercent si souvent contre l’homme que parce qu’elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons-nous, puisqu’il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu’il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort des victimes de quelconques dictatures, si nous n’avions pas pris l’habitude de fourgons où des bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en route vers l’abattoir, moins de gibier humain descendu d’un coup de feu si le goût et l’habitude de tuer n’étaient l’apanage des chasseurs. Et dans l’humble mesure du possible, changeons (c’est-à-dire améliorons s’il se peut) la vie."

M. Yourcenar, "Qui sait si l’âme des bêtes va en bas ?" (1981), in Le Temps, ce grand sculpteur, Paris, 1983.

" De fait, le sort des fils de l’homme et le sort des bêtes est le même ; telle la mort de l’un, telle la mort de l’autre ; tous deux ont même souffle, et la supériorité de l’homme sur la bête est nulle ; car tout est vanité. Tout va au même endroit, tout vient de la poussière et tout retourne à la poussière. Qui sait si le souffle des fils de l’homme monte en haut, et si le souffle des bêtes descend en bas vers la terre ?"
Ecclésiaste, III, 21 (dans la trad. Osty et Trinquet). La note de cette édition de référence indique "qu’il s’agit de l’un des passages les plus pessimistes" du Qôhèlet... Certes, au regard de l’anthropocentrisme, on le coiçoit. Mais c’est à notre avis l’un des moments les plus forts où il est donné aux hommes la perception d’une harmonie et non plus d’une suprématie illusoire. Aussi, la traduction si partielle de "souffle", "pneuma" en grec, "ruah" en hébreu, c’est bien évidemment l’âme, cette âme du monde qui palpite en toutes choses vivantes.
Au lieu de ressentir, nous construisons des valeurs entières sur des traductions hésitantes et restons si souvent pieds et poings liés au pied de la lettre. Misère.