Puissance de la forêt - Harry Martinson

"Les raisons d’arpenter les routes du pays, année après année, se comptaient par milliers.
L’une des plus belles était les forêts, la forêt.
Les forêts avaient une façon de se dissimuler derrière elles-mêmes, d’arbre en arbre, de crête en crête, et de ne jamais cesser de promettre quelque chose de caché. Il en émanait une attraction forte et irrésistible, mais impossible d’atteindre ce but car, si on tentait de le faire, il se déplaçait sans cesse, tel un oiseau, d’arbre en arbre en appelant comme un coucou, chantant comme un merle ou jaillissant comme un épervier de marmites rocheuses des marais recouvertes de carex. La forêt glissait de sapin en sapin avec le brouillard et les reflets du soleil et exerçait sans trêve une influence fabuleuse sur l’esprit. Les bûcherons essayaient d’échapper à cette fascination en travaillant dur et en s’attaquant au corps même de la forêt sous la forme de troncs et de bois de chauffage. C’étaient les bouchers des arbres. Au moyen de leur hache, ils dépouillaient le sapin du châle de murmures, d’émotions et de sombres promesses de quelque chose de lointain dont il entourait son tronc. Ils dénudaient la forêt. La hache faisait aussi bien tomber la branche qui avait servi d’abri nocturne au coq de bruyère que le rameau qui avait constitué le perchoir de l’oiseau chanteur. Un seul coup suffisait à trancher pour toujours la cime qui avait été la tour du haut de laquelle sifflaient le merle et le coucou. Ils dépouillaient la forêt de ce qui était, à son tout, la forêt de chaque arbre et s’en prenaient directement au bois de construction. Pourtant ils n’échappaient pas à son ensorcellement. Ils n’arrivaient jamais à élaguer et à abattre les espoirs que la forêt avait nourris en eux."

H. Martison, La société des vagabonds, Agone, 2004, pp. 46-47.
Du même, lire aussi sur la route et la vraisemblance.