Pourquoi a-t-il tué Lorquin ?

C’est dans Les vivants et les morts - un pavé de Gérard Mordillat dont je viens de terminer la lecture.
Le livre raconte l’histoire d’un groupe d’ouvriers pris dans la tourmente d’une liquidation crapuleuse de leur usine oui, leur usine, la Kos qui appartient administrativement à un groupe sans visage, mais qui n’existe en réalité que par le travail qu’ils y accomplissent chaque jour, pour des clopinettes et à la sueur de leur front comme on dit.
C’est une histoire intéressante parce qu’elle hisse tout un pan du contemporain dans la littérature et ce n’est pas si fréquent. Mais c’est un morceau d’actuel déjà pourtant terriblement dépassé.

L’un des ouvriers s’appelle François Lorquin. Il a passé les meilleures années de sa vie à la Kos, sise à Raussel, avant d’en être viré à la première restructuration. C’est un beau personnage, droit dans ses bottes, profond sans prétention, engagé sans extrême, du sûr, du lourd, un homme de parole et de conviction, fidèle à sa Solange comme à son travail. Sur un gars comme ça, on imagine bien que le chômage est dévastateur parce que ce qui l’abat c’est moins l’inaction que la perte de sens. Alors il gamberge, c’est d’ailleurs à peu près le seul dans le livre à essayer de comprendre au lieu de réagir... mais il est déjà trop tard et les dés, de toutes façons, sont pipés.
Un jour, une journaliste lui demande d’écrire avec elle un livre sur ce qui se passe. Il accepte et tombe amoureux d’elle comme ça arrive parfois dans la vraie vie. Lorquin tombe raide dingue et de tout son long mais quand il ose se déclarer, la dame lui apprend qu’elle est homosexuelle. La seule issue honorable pour Lorquin est alors d’aller se pendre à un réverbère de la ville.

Trahison de l’auteur !!! Pourquoi ? Mais pourquoi as-tu tué Lorquin ? C’était le seul, le seul avec les nerfs calmes et la pensée forte, le seul qui aurait pu les emmener vers une insurrection non-violente. Et ça, j’aurais voulu voir ça, j’aurais voulu lire et voir que c’est possible, au moins dans un coin d’imaginaire contemporain mais non, toujours pas, pas encore. Encore une fois, on reste dans la lutte des classes (qui n’existe plus sous cette forme), on reste dans la nostalgie littéraire de ce monde ouvrier au grand cœur (qui n’existe plus) où le sexe semble être la seule boussole fiable (quoique).

Le héros du livre n’est pas Lorquin (même si pour moi c’est lui) mais Rudi. Un plus jeune, un qui lit, qui ne veut pas se laisser faire, totalement à l’aise dans l’adultère, un qui hérite de deux hommes : Maurice, son père adoptif ancien résistant, et Lorquin qui lui ouvre les yeux sur sa vie d’esclave moderne, les coups de fouet en moins, la liberté d’expression en plus. Surtout, Lorquin le met sur la piste quand il comprend que c’est en rendant possible l’impossible que la mécanique fonctionne... En effet, tous pensaient qu’il était impossible de virer Lorquin et pourtant ils l’ont fait, parce qu’il approchait de la retraite, sans égard pour sa loyauté envers l’usine de la Kos. Une charrette pleine de jeunes femmes et de vieux :"Ce qui est sorti de la Kos, c’est la mémoire et l’avenir ; ce qui reste c’est la peur." (p. 265) Et quand l’impossible devient possible, on l’accepte généralement sans moufter. Comme il avait raison Lorquin mais comme c’est vache de l’avoir pendu à ce réverbère, renvoyant toute sa pensée au néant. Ce n’était pas possible qu’il renverse la vapeur ? De penser l’impossible avec lui ?

Rudi est encore à la Kos, il tente quelque chose, jusqu’au bout, jusqu’à la dernière restructuration, il tente par la violence. Le livre s’achève sur sa sortie de prison. Voici ses derniers mots :
"Le patronat, les libéraux, la droite au sens large, prétendent que l’histoire est finie, que le capitalisme l’a définitivement emporté sur tout autre système. Mais quand je vois comment les pauvres deviennent de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches, je crois à la nécessité, à l’urgence d’une révolution. A son possible, comme dirait Lorquin. Nous devons penser le monde que nous voulons si nous ne voulons pas que d’autres le confisquent à leur profit, confisquent jusqu’à nos rêves et nous ramènent à l’état d’esclaves, de marchandises."
La résistance de cette poignée d’ouvriers n’a mené à rien, rien d’autre que l’espoir ténu qu’un jour, peut-être, quelqu’un se souviendra de leur lutte et saura reprendre le flambeau. Reste la pensée de Lorquin, son encouragement à réfléchir.
Lorquin n’est pas le personnage d’un monde qui n’existe plus, c’est le héros d’un monde peut-être encore possible, et c’est un grand personnage.

Eva Wissenz

G. Mordillat, Les vivants et les morts, 2004.
Lire ou relire Hervé Kempf pour penser le monde que nous voulons : Pour sauver la planète, sortez du capitalisme.