Place des Ternes - Tableau parisien IV

Il n’est pas tout à fait sept heures du matin et la nuit règne encore sans partage sur la ville. Un petit groupe d’hommes assez jeunes est déjà là, affairés, concentrés, faisant et refaisant le tour du jardin en courant sous une pluie fine, côté rue, le long des grilles. Le son mat de leur pas de course oppose une singulière élégance aux couleurs phosphorescentes de leurs tenues de sport. Je pense qu’il doit s’agir d’une équipe car ils courent exactement au même rythme, en troupeau, freinant d’un seul corps, sans échanger ni un mot, ni un regard, concentrés. Quand ils s’arrêtent, c’est pour procéder à une série de flexions, appuyés sur les barreaux mouillés de noir du jardin, ou contre un mobilier urbain encore déserté avant la grande levée active du jour. Je me tiens, étroit dans mon imperméable mastic, debout devant la porte vitrée de mon immeuble haussmannien. Je les regarde, fasciné, me disant que toute cette agitation physique silencieuse doit être vraiment sérieuse car pas un ne sourit. À me voir comme ça, figé sous la pluie, sans sourire moi non plus, les lèvres serrées même, on pourrait probablement croire que je viens d’apprendre quelque mauvaise nouvelle, que je suis anéanti, comme sous le coup d’un chagrin, habité par un grand vide qui me laisserait du temps pour réfléchir. Pas du tout. C’est juste que je suis seul, sans équipe autour de moi et, d’après mes vêtements, personne ne pourrait vraiment dire à quel milieu j’appartiens, si tant est que j’appartienne... En fait, pour moi, c’est seulement l’heure d’aller promener le chien.

(c) Texte Eva Wissenz - Photographie Angélique Boudet.