« Noli me tangere » - Tableau parisien II

Sombre silhouette, il approche de Mathilde en tanguant depuis l’entrée en coin de la salle de jazz pour venir prendre place, s’il en trouve encore, près du pilier où elle s’appuie tandis que le public se presse autour de la petite scène. Comme il gèle dehors, l’entassement des manteaux et des pelisses rend la circulation difficile dans les allées, périlleuse même, quand Mathilde a trop chargé son plateau. Une femme au profil de fouine encadré de cheveux blancs a gardé sur l’épaule son renard argenté avec sa gueule morte ouverte qui lui pend dans le dos. Elle tète une cigarette à bout d’or en couvant du coin de l’œil le trompettiste qu’elle a évidemment repéré avant tout le monde parmi les visages de cire. Malheureusement, personne à ses côtés pour en discuter ni donner son avis sur les hommes qui passent. Au bar, la tignasse soigneusement en bataille du grand roux se mélange aux reflets ambrés du miroir et des bouteilles en attente. On sert ici le Beaujolais le plus infect de la ville et Mathilde s’en moque. Heureusement qu’il n’y a pas de cafés chauds, à cause du bruit du perco. Elle n’aime pas le café, au goût, ça la retourne complètement. De toute façon, elle n’aime pas grand-chose et ce n’est pas ce qu’on lui demande. La fille aux nattes a encore un peu de bière dans son verre au moment où Mathilde s’apprête à le lui enlever. Elle retient son geste, amusée. Voilà déjà deux fois que Mathilde, distraite, veut lui retirer son bock avant terme. Sa mère lui disait hier au dîner que ça commence à se voir : elle a les coins de la bouche qui descendent, c’est l’amer de la vie, tout le monde le sait : ça affaisse, et ce soir la couleur de son henné passe salement contre la musique suave qui s’installe dans la salle enfumée. Sans gêne, derrière le pilier, près de la vieille élégante, un type, assis, lui met la main aux fesses, avec un sourire quelconque, sous le rond du plateau qu’elle tient appuyé sur sa hanche. Mathilde pose son amertume en flèche dans les yeux taquins du type. Ne me touche pas. Vif comme une étincelle de nuit d’automne, le renard de la vieille se souvient du goût des espaces clairs et saute à la gorge de l’homme où monte et descend une pomme minuscule tandis que la plainte de la trompette s’élève dans une odeur lente de sang.

(c) Texte Eva Wissenz - Photographie Angélique Boudet