Moins de chaînes, plus de liens : entretien avec Sens et Autonomie

C’est le slogan trouvé par les jeunes de la formation "Sens et Autonomie" qui se tient toute l’année à Eourres, petit village des Alpes.

L’idée de cette formation ? Développer de manière progressive un apprentissage à l’autonomie pratique. Ateliers de jardinage biologique à partir de variétés anciennes ; construction sans ciment ; mécanique alternative ; énergies renouvelables ; reconnaissance et utilisation des plantes sauvages ; transformation de produits alimentaires... Mais aussi des ateliers intellectuels sur des sujets concernant l’autonomie et le sens (lectures collectives et documentaires suivis de débats, café politique et philosophique, animation d’émissions radio en partenariat avec radio Zinzine - en lien avec la communauté de Longo Maï), rédaction d’articles... Sur la question du sens, un atelier de réflexions sur nos valeurs personnelles et sur la société est également organisé. Intéressant, non ?

Emmanuelle et Michel Philippo, initiateurs de ce projet qui a commencé fin 2008, répondent à nos questions...

Quelle fut votre envie en créant ces formations ?
Notre envie première en créant cette formation a été de "faire du lien" entre des jeunes qui se posent de plus en plus de questions face au monde dans lequel ils évoluent, et qui se sentent démunis et souvent isolés. Grâce à cette "formation", ils peuvent échanger avec d’autres jeunes et se sentent moins seuls, et de notre côté, nous participons à ce tissage en proposant notre lieu comme un des lieux de rencontres et d’échanges.
Mais à côté de cela, le projet permet également de se "réapproprier" des savoirs et savoir-faire qui nous permettent d’être autonomes (sous-entendant moins dépendants du monde capitaliste) dans des domaines de base : se loger (ateliers d’auto-éco-construction, pose d’enduits en terre ou en chaux...), se nourrir (avec la tenue du potager à partir de variétés anciennes, les cueillettes et préparations culinaires de plantes sauvages...) et s’habiller (ateliers tricot, feutrage...).

Pouvez-vous résumer un peu votre chemin de la Belgique à Eourres ?
Notre prise de conscience nous est d’abord venue de notre métier de prof, à partir des questions que se posaient beaucoup de nos lycéens. Progressivement, on n’arrivait plus à être en accord avec les contradictions que ce monde nous propose alors on a voulu agir. Par exemple, on a participé à la création d’un groupement d’achat de produits bio, créé un S.E.L.(1) dans notre ville, etc., mais, c’est finalement notre combat perdu contre le projet d’une cimenterie d’incinérer des déchets dangereux qui nous a poussés à changer radicalement notre vie et à nous installer dans un petit village alpin. A Eourres, on pouvait enfin de nouveau manger les légumes de notre potager (ce qui n’était plus le cas chez nous : le sol était trop pollué !) et diminuer les risques de cancer pour nos filles (les cas de cancer d’enfants dans notre ancienne ville belge ont beaucoup augmenté !). Bien sûr, à côté des raisons purement environnementales, les envies de partages, d’échanges, et d’autonomie étaient en nous.
Le petit village d’Eourres dans lequel nous avions choisi de nous installer nous a inspirés aussi : très isolé, il oblige bon nombre de ses habitants à développer leurs activités sur place, les amenant naturellement à l’échange et à la débrouille. Et puis, en tant qu’anciens profs, nous avions le besoin de garder un contact avec des jeunes amenés à se poser des questions sur les impasses de notre monde, voilà, c’est ainsi que le projet est né !

Dans votre site, une grande importance est accordée aux valeurs que vous définissez ? Pouvez-vous les résumer brièvement ? Pourquoi et en quoi "valeurs" et "pratique" vous semblent indissociables ?
Pour nous qui sommes d’abord des intellectuels, la pratique nous est venue d’abord d’une réflexion : pourquoi acheter des choses en exploitant ceux qui les produisent plutôt que de faire soi-même ? pourquoi "se tuer" au travail dans un boulot qui prive l’individu de son humanité et de sa liberté ? Etc, etc.
Tout ce que nous faisons pratiquement répond donc à une réflexion que l’on pourrait qualifier de politique, même de philosophique sur des sujets comme : le travail, l’autonomie, etc. La réflexion ne va pas sans la pratique et vice-versa. D’ailleurs, on retrouve les deux pôles dans la "formation" avec des ateliers pratiques et "intellectuels".

L’éditeur Yves Michel (2) fut le maire de cette ville - développez-vous quelque chose avec lui par rapport à votre projet ? Qui participe à la formation dans la région ?
Nous nous entendons bien avec Yves Michel mais par rapport à la formation, nous n’avons pas de liens avec lui. Par contre, plusieurs paysans et artisans participent au projet : le vannier, le berger, l’ânière d’Eourres, mais également des habitants du village qui ne sont pas forcément ni artisans ni paysans.

La formation a commencé à l’hiver 2008, combien de gens sont venus, pour quelles durées et qu’est-ce qui a été réalisé ?
Une première "session" a eu lieu du 1er décembre 2008 au 3 mars 2009. Sept jeunes âgés de 20 à 26 ans et venus des quatre coins de la France y ont participé. Ils ont construit l’ossature d’une yourte, réalisé des enduits en chaux et en terre, appris à réaliser différents nœuds, réalisé une émission radio en partenariat avec radio Zinzine, fait des confitures, du pain, du jus de pommes, du tricot (avec et sans aiguilles), transformé une machine à laver pour en faire une machine à laver à pédales, réalisé trois cuiseurs solaires, coupé du bois en forêt, appris à se servir d’une tronçonneuse, commencé à répertorier des documents/livres sur l’autonomie, commencé à préparer le potager, participé à un atelier "sens" hebdomadaire partant des questions essentielles de chacun, proposé et visionné des documentaires à partir desquels ils pouvaient débattre dans le cadre du café associatif (idem à partir de lectures collectives), et enfin rédigé des articles dans un journal (qu’ils ont baptisé "La bique déchaînée" et dont le "slogan" est "Moins de chaînes, plus de liens") créé pour l’occasion et dont le but est qu’il paraisse à chaque session, tous les trois mois.

Cette "formation", qui implique une vie collective, est gratuite et dure 3, 6 ou 9 mois. Seul un loyer de 200€ /mois /personne est demandé pour loger dans la maison collective (une intervention de la CAF est possible si séjour long).
Pour plus de renseignements, visitez leur site : Sens et Autonomie

(1) Le S. E. L. est un Système d’Echange Local qui s’inspire des LETS (Local Exchange Trading System) créés dans les années 1983 par le canadien M. Linton. Ce sont des réseaux d’échanges de services basés sur le troc (1h d’espagnol contre 1h de ménage, par exemple). On compte 323 S. E. L. actuellement en France.

(2) Yves Michel est le fondateur des éditions du Souffle d’Or et l’un des artisans de l’enquête sur les créatifs culturels.