Minik et mon aïeule

Laisse, laisse pleuvoir tes pensées.

Le long des routes d’une modeste campagne de papier peint, ponctuée de hameaux vidés, de fermes en sursis, de villages sous-perfusion, de bourgs qui se rêvent plus grands, plus gros, plus forts, et à intervalles réguliers des villes où convergent toutes les pulsations, où « ça » se passe.
Mais quoi ?
Où ça va tout ça ?
Qu’est-ce qu’on voit ?
Qu’est-ce qu’on perçoit ?
Qu’est-ce qui reste ?

Méditation.

Sous la pluie de cette route s’étire un cimetière – maison des morts. L’an passé les pieds devant la tombe de mon Ancêtre (vers qui j’envoie de tendres pensées en espérant qu’elle virevolte dans un éther plus joyeux que ce qu’elle connut ici-bas) se découpait donc au sol le fameux rectangle.
Décidément, cette forme nous domine : rectangle ou carré, que d’angles ! Fenêtres, portes, écrans, photos, tableaux, livres, A4, tombes... A cet endroit du cimetière, je découvrais qu’il y avait quelques places réservées dont une pour moi - « ça te plaît ? c’est bien, hein ? » me demanda-t-on sans rire.
Et moi de rire j’en avais bigrement envie tant la question semblait absurde.
La famille en deuil, les familles se mobilisent pour sortir des milliers d’euros pour financer les funérailles : boîte, trou, terre, bras pour creuser, prêtre pour bénir, maître de cérémonie pour cérémonier, dalle, buffet, fleurs, fleurs, fleurs. Nous autres là autour vivants, les plus âgés s’en sortant à peine comme partout, les plus jeunes passablement en galère comme partout. Moi qui n’aime rien posséder et rêve de m’en aller mourir un jour au fond d’un lac ou dans un bois, seule, tranquille, souffrante peut-être mais jusqu’au bout quoi... me voici propriétaire, ou plutôt invitée dans le caveau.
Inutile de dire que je n’y mettrai évidemment pas les pieds.
L’incroyable gaspillage de ce marché funéraire ! Supporté par une tradition de façade car le lien rituel entre les vivants et les morts n’existe plus.
Quant au lien entre les vivants il semble si ténu qu’on n’ose à peine y croire.

Qu’est-ce qui reste une fois qu’on est mort ?

L’hiver dernier, le magazine Grands reportages a fait un numéro spécial sur les "Peuples libres". La question cruciale de savoir pour combien de temps encore étant éludée. Le clou du journal sur lequel j’ai franchement buté était un article de Marc Dozier intitulé "Le casse-tête maori".
En février 2007, M. Sébastien Minchin, directeur du Museum de Rouen découvrait un crâne maori momifié et tatoué présent dans les réserves depuis 1875. Or, depuis les années 1980, les Maoris demandent officiellement la restitution de tous les ossements de leurs ancêtres afin qu’ils soient enterrés en Nouvelle-Zélande et non plus condamnés à errer sans sépulture traditionnelle.

Vaillant, l’humaniste conservateur déclencha la procédure de restitution pour s’en aller frapper de plein fouet le principe juridique « d’inaliénabilité du patrimoine national ». Effectivement la question est d’importance quant on songe aux vitrines du musée du Quai Branly où s’alignent sept têtes comme celle de Rouen, des mannequins funéraires des Vanuatu, des têtes réduites des Jivaros... Sans parler des autres musées du territoire, les collections de Marseille, etc. Bref, l’empire patrimonial vacille comme il vacilla lors de la restitution de la triste Vénus Hottentote en 2002.

La déontologie des musées incite au dialogue mais le cas est délicat. En effet, que restera-t-il aux musées s’ils se mettent à tout restituer ? Les yeux pour pleurer ?
Que reste-t-il aux descendants des Maoris ? Les yeux pour pleurer ?
Les esthètes veulent garder le crâne, les chercheurs aussi, esprits laïques... Certains disent que le gouvernement néo-zélandais a beau jeu de soutenir les demandes de restitution pour s’excuser de sa propre colonisation... D’autres que ces restitutions sont capitales pour la mémoire de ces peuples. Mais le point intéressant de l’article qui se garde évidemment de prendre partie (la 2e de couverture du magazine est une publicité pour le musée du Quai Branly où ont fini pas mal de ces peuples jadis libres) c’est la question du vide juridique concernant "la restitution".

Eh oui, personne n’avait prévu que les peuples premiers-primitifs-libres-sauvages-autochtones et que j’appelle "autres" (*) puissent un jour demander qu’on leur rende ce qu’on leur a pris sans même savoir ce qu’on prenait.

Des centaines de cerveaux de chercheurs ont travaillé dur sur ces innombrables restes humains dans quantités de musées du monde entier sans jamais imaginer une seconde devoir rendre ce qu’ils avaient pris pour nourrir leurs recherches. Ce n’est pas l’intérêt de ces recherches que je conteste ici c’est l’inconscience, le vide juridique concernant "la prise".
En toute logique, voici les questions qui agitent le Landernau muséal : « Il faut savoir dans quelle condition on rend ? A qui ? Selon quel processus ? Et surtout pourquoi ? Voilà la question de fond. Et elle n’a pas de réponse absolue. » nous dit Philippe Peltier du Quai Branly (p. 38) .
Oui, pourquoi ?
Parce que ce n’est pas à nous me semble la réponse absolue.

Je te rends un bout de mémoire pour soulager ton passé et oxygéner ton futur mais je n’interroge pas ma mémoire, je ne me demande pas dans quelles conditions ce crâne fut emporté... Non, je me réunis en comité d’experts, je suis civilisé, je pose les "vraies" questions... Pathétique.

Je pose cette question : aujourd’hui dans nos pays dits civilisés qu’est-ce qui reste une fois qu’on est mort ?

Minik l’esquimau fut emporté comme la Vénus, phénomène de foire, perdu à jamais entre deux terres, - les glaces de Thulé et les grattes-ciels de Manhattan-, entre deux cultures, deux histoires. L’affaire se passe en Amérique dans les années 1890, Peary est le capitaine de l’expédition qui cherche le Pôle Nord, et pour illustrer ses aventures avec des spécimens il embarque quelques Inuit, dont le petit Minik. Le père de Minik l’accompagnait et mourut rapidement après leur arrivée ne demandant qu’à être enterré selon leurs rites dans un beau jardin new-yorkais. Les funérailles eurent lieues comme il l’avait souhaité sauf que tout était faux et qu’un jour Minik tomba sur le squelette de son père, debout dans une caisse en verre (rectangulaire) du Museum. Un siècle plus tard, le corps fut restitué.

Qu’est-ce qui reste une fois qu’on est mort ? Les yeux pour pleurer ? Et quelle est donc cette civilisation moderne (?) de vampires blancs qui s’accrochent à des reliques qui ne leur sont rien ?

En ce moment, un énorme projet de barrage hydro-électrique menace la survie de la communauté d’Ekuanitshit, un peuple libre du nord du Québec.

Comment fera-t-on pour leur rendre l’eau ?

Eva Cantavenera
Mars 2009

(*) Je dis peuples "autres" parce que je refuse la notion de "primitifs" comme celle de "premiers" qui sont les deux faces d’une même pièce frappée sur un sentiment de supériorité assumée dans le premier cas, coupable dans le second. Nombre de Blancs ont ainsi qualifié sans problème nombre d’Autres Gens de "primitifs" pendant des décennies sans ciller. Jusqu’au jour où le mot est devenu politiquement incorrect qu’il s’est transformé en "premier", c’est-à-dire "avant nous". Les peuples "autres" sont à mes yeux ceux qui se sont définis par une volonté significative de non-domination, de non-supériorité, qui conservent une sagesse et une approche intelligente de leur environnement naturel, relationnel, n’ont pas perdu toute pratique de la coopération, etc.

Une BD raconte l’histoire de Minik : Groenland – Manhattan, de Chloé Cruchaudet, éd.Delcourt, 2008.
Soyons généreux jusqu’au bout pour les prochains occupants ! Cercueils colorés en papier, carton et fibres recyclées et urnes biodégradables à base de maïs se trouvent en Belgique chez Artheus et en Angleterre chez Ecopod.