Marie-Madeleine à la Sainte-Baume

Il est des ouvrages qu’il faut aborder avec les yeux du dedans, c’en est un. Le dernier écrit de Jean-Yves Leloup dit quelque chose des trente ans que Marie-Madeleine, femme sauvage et angélique, passa seule dans la forêt obscure de la Sainte-Baume, protégée seulement par sa longue chevelure, et sa foi.

Quelle femme, dites-moi, en chemin vers elle-même et vers la source de sa puissance intérieure n’aura croisé Marie-Madeleine sur sa route ? Qu’elle femme n’aura pleuré d’humiliation avec elle ? N’aura cherché, et parfois peut-être trouvé, un regard d’homme sans jugement posé sur elle et permettant la renaissance ? "(...) un Amour qui ne juge pas, qui lave, qui pardonne, qui remet debout " (p. 134). De quelle femme Marie-Madeleine n’est-elle pas la tendre et constante amie ? Marie - Myriam de Magdala - reçut le regard du Fils de l’Homme et entre eux, on sait depuis que L’Evangile de Marie a été mis au jour, une intimité sacrée exista. Marie-Madeleine fut tout ce que l’on garde d’elle et plus encore bien sûr, elle persiste toujours dans cette forêt sacrée depuis des siècles, intacte et préservée de ce coin de Provence où bien avant elle on célébrait déjà les grands-mères et la fécondité. Les traditions sont toujours des aspects différents de la même chose.

"Des hommes des cavernes aux hommes d’aujourd’hui, y a-t-il jamais eu d’autre prière, que cette prière qui tente d’accorder notre désir à l’infini désir qui fait tourner la terre, le monde des humains et les autres étoiles ?
Pierre, André et Lévy, traitaient parfois Myriam de "païenne" ; elle ne savait pas trop ce que ce mot voulait dire, mais elle sentait de la réprobation et de la condamnation dans leurs voix. Est-ce que païen ne voulait pas dire simplement "paysan" ? Les païens sont des paysans, des hommes et des femmes proches de la terre et qui adorent la Vie sous ses formes les plus fortes et les plus évidentes, le soleil, la pluie, le vent... l’air, l’eau, le feu, la terre, les quatre éléments, comme une mélodie à quatre mains, quatre mains par lesquelles était pétri et façonné tout ce qui existe." (p. 58)

Marie-Madeleine était un apôtre, la trace est certaine. Toute personne qui aura souffert de ce que l’Eglise romaine de Pierre a fait du christianisme originel se saisira de cette chance offerte et incarnée par la pécheresse devenue sainte. Soustraite du monde après y avoir assez vécu et enseigné, elle resta donc trente ans à vivre sans société, comme un animal avec les animaux, comme une âme avec le vent, pleine de l’Amour de Yeshoua, jamais seule, ouverte.

Au 13e siècle, un seigneur dont le nom m’échappe et cela n’a pas d’importance ouvrit le tombeau de la sainte que Maximin avait enterré jadis. La légende rapporte qu’un parfum extraordinaire s’échappa du cercueil de marbre. Sur la terre comme au ciel.

C’est curieux, il y a longtemps, plusieurs années, que je n’avais lu à propos de la tradition chrétienne - après le soufisme, j’abordais l’étude de Swami Prajnanpad et de la tradition du Kalachakra. Et ce petit livre de Jean-Yves Leloup me parle comme un grand livre. J’y retrouve quand il évoque la joie, celle dont Bernard Moitessier parle au plus profond de sa solitude océanique à bord de Joshua, "la joie qui est la plus haute expression de la pensée."

Jean-Yves Leloup commence dans une certaine distance, il pose le cadre et c’est toujours agaçant quand il s’agit de sauvage et d’angélique. Et puis, très vite, fort heureusement, ça passe dans le sang et l’esprit du livre vient à être donné dans une écriture concentrée. Je me demande jusqu’où sera-t-il possible à cet auteur de concentrer son écriture à ce point sans passer par la musique et la poésie, qui sont les musiques du silence ? Pour sentir et vivre ce livre, il faudra accepter de lui donner place intérieurement, le lire depuis l’imagination, à haute-voix intérieure.

"Les premiers chrétiens, c’est-à-dire ceux qui les premiers ont "imaginé" "l’incarnation". Le génie du christianisme, c’est le génie d’un imaginaire qui imagine l’incarnation, c’est-à-dire la non-dualité de la matière et de l’esprit, de l’éternel et du temps, de l’infini et du fini, de l’homme et de Dieu... dans un corps pleinement humain. (...) Le monde dans lequel nous vivons, la qualité de nos relations avec tout ce qui nous entoure, cela dépend de la qualité de notre imagination... Manquer d’imagination, c’est regarder la terre sans voir le ciel, regarder la matière sans y voir l’esprit, regarder le temps sans y discerner l’éternel, regarder le fini sans le replacer dans l’infini, regarder l’être humain sans y découvrir Dieu." (p. 39-40).

Jean-Yves Leloup, Marie-Madeleine à la Sainte-Baume, Éditions du Relié, 2012.