Les voyages d’Ino

"Les odontocètes sont victimes de tant d’agressions - la majorité d’entre elles dues aux être humains - qu’il serait interminable d’en établir la comptabilité. On a capturé des dauphins pour essayer d’en faire des soldats des mers, en les jetant das des lacs glacés depuis des hélicoptères pour mesurer leur tolérance aux changements de salinité et de température, on les a obligés à nager dans des eaux infestées de bactéries pour voir s’ils y survivraient, on leur a fait transporter des mines et des bombes. On les a pêchés dans des filets immenses, où ils sont morts étouffés dans les souffrances d’une lente noyade. on les a torturés, empoisonnés, capturés. Depuis toujours.

Dans les îles Féroé, si près de chez moi, une heure d’avion vers le nord tout au plus, on se livre depuis des centaines d’années à une boucherie festive : les habitants rabattent vers la côte les globicéphales noirs et quand les animaux sont empêtrés dans une eau très peu profonde, les hommes, les femmes, et même les enfants pataugent à leur rencontre avec des gaffes, des lances, des haches... Ils les déchiquettent vivants, pour respecter une tradition qu’on aurait tort de qualifier de bestiale : aucun animal n’aurait l"idée saugrenue de commettre des actes semblables. Mille cinq cents globicéphales sont ainsi exterminés chaque année, dans des conditions dignes d’un filme d’horreur. Des petites garçons de huit ans poignardent les agonisants, sous les encouragements de parents, et l’eau de mer alentour devient rouge vif.

C’est là l’exemple le plus terrible de l’attitude humaine. Car, parmi ses nombreux surnoms, le globicéphale noir porte celui de "conducteur" ou celui de "berger". On dit de lui, de la Méditerranée jusqu’à la mer de Norvège, qu’il reconduit au port le marin égaré. Depuis l’Antiquité, il nous protège et nous guide.

Nous le tuons."

(p. 115-177)