Les montagnes de Bunya - Olivier Vachez

Je vais vous parler d’un endroit unique sur terre. Le parc national des montagnes de Bunya, situé à 240 km de Brisbane, la capitale de l’état du Queensland en Australie qui abrite une faune et une flore extraordinaires... comme le Hoop Pine et ses graines volantes ou l’impressionnant pin Bunya.

Il y a 30 millions d’années, ces montagnes ont été formées sur les pentes d’un ancien volcan par d’énormes coulées de lave qui, en se solidifiant, ont formé ces reliefs de basalte. Leur plus haut point culmine à 975 m. L’érosion de la roche a créé un sol profond et riche en nutriments, sur lequel se sont établis différents habitats isolés les uns des autres, où prospèrent des communautés de plantes et d’animaux très diverses. Un mélange de forêts vierges humides et sèches. En fait 9 types de forêts vierges différentes en plus de plaines herbeuses et de bois. Le tout fait penser à un îlot de nature sauvage au milieu d’un océan de terres fermières. Un refuge pour la biodiversité locale, abritant d’anciennes espèces dont une trentaine sont considérées comme rares ou menacées d’extinction.

Ces montagnes sont peuplées de nombreuses espèces d’oiseaux, qui sont, parmi bien d’autres, les auteurs de beaux concerts de chants, surtout tôt le matin et en fin de journée aussi bien sûr.

En voici quelques spécimens (*) :

Green Catbird, Ailuroedus crassirostris

2 Paradise Riflebird, Ptiloris paradiseus

3 Crimson Rosella, Platycercus elegans

4 Noisy Pitta, Pitta versicolor

Les oiseaux de proies sont eux aussi présents.

5 Grey Goshawk, Acipiter novaeehollandia, une espèce rare

6 Wedge tailed eagle, Aquila audax, le plus imposant des oiseaux de proies d’Australie

La nuit, de nombreux animaux sortent de leur cachette, à la recherche de nourriture...

7 Ringtail Possum, Pseudocheirus peregrinus

8 Tusked frog, Adelotus brevis

9 Powerfull owl, Ninox strenua

10 Sugarglider, Petauroides volans

La plus grosse colonie connue d’une chauve-souris que l’on ne trouve qu’en Australie, la Chocolate Wattle Bat, Chalinolobus morio, niche dans la toiture en bois d’une vieille école, un bâtiment préservé sur le terrain de camping du parc national. Cette chauve-souris est inscrite sur la liste des espèces en danger d’extinction de l’IUCN. Une vingtaine d’autres espèces de chauve-souris habitent les montagnes de Bunya.

11 Chocolate wattle bat, Chalinolobus morio

Ces deux espèces de macropodes sont facilement observables sur le terrain de camping du parc national pendant la journée, bien qu’elles soient plus actives la nuit.

12 Red legged Pademelon, Thylogale stigmatica

13 Swamp Wallaby, Wallabia bicolor

Le patchwork des plaines herbeuses du parc forment l’habitat de nombreuses autres espèces de plantes et d’animaux. La « Blue grass », Botriochloa bunyensis, que l’on ne trouve que dans cette région, fait partie des 119 espèces d’herbes qui peuplent l’endroit. Ces écosystèmes abritent des espèces d’animaux qui ne pourraient survivre dans des forêts vierges plus denses.

14 Swamp rat, Rattus lutreolus

15 Superb Fairywren, Malurus cyaneus

Le pin Bunya, ambassadeur des temps préhistoriques

Dans les forêts vierges luxuriantes, le pin Bunya, Araucaria bidwillii, est l’arbre que l’on remarque tout de suite. Avec sa pointe en forme de dôme, il domine la canopée de la forêt vierge humide, d’une quarantaine de mètres.

16 Le pin Bunya

17 La base, très massive d’un pin Bunya. Ou est-ce la patte fossilisée d’un dinosaure ?

Une randonnée a travers les forêts de ce parc national vous transporte aux temps préhistoriques, quand les fougères dominaient le monde végétal, avant que les gymnospermes (plantes produisant des cônes) et les plantes à fleurs n’apparaissent bien plus tard sur la planète.

Les conifères, comprenant les ancêtres des pins Bunya ont graduellement remplacé les fougères, la principale famille de plantes de cette époque. Malgré leur nom de pin, les arbres Bunya ne sont pas catégorisés comme tel par les botanistes. Ils appartiennent en fait à la famille des Araucariacea qui, autrefois, était présente sur toute la surface du globe.

Aujourd’hui, on n’en trouve plus qu’en Nouvelle-Guinée, Nouvelle Calédonie, Nouvelle Zélande, quelques îles du Pacifique, en Amérique du sud et en Australie. Le parc national des montagnes Bunya est le seul endroit dans le monde où l’on trouve une si forte concentration de ces arbres. Est aussi présent dans ces forêts, le Hoop Pine, Araucaria cunnighamii dont les graines sont équipées de petites ailes, leur permettant d’être dispersées au loin par le vent.

Par contraste, les pins Bunya produisent de larges cônes dont la forme fait penser à un ananas de la taille d’un ballon de football. Ces cônes contiennent 50 à 100 graines comestibles, chacune enveloppée dans une coque épaisse, à l’intérieur du cône.

18 Un cône de Bunya pouvant peser jusqu’à dix kilos

19 L’intérieur du cône…

20 …enfin, une graine de Bunya

Vu leur poids et leur taille, ces cônes ne sont pas très efficaces pour disperser au loin les semis qu’ils contiennent, sauf s’ils atterrissent sur un terrain en forte pente. Si besoin est, les brushtail possums, les fawn footed melomys et autres animaux se chargeront de disperser les graines alentours.

21 Brushtail possum , Trichosurus vulpecula .

On ne peut qu’imaginer les espèces de dinosaures qui se nourrissaient des noix de Bunya, il y a plus de 100 millions d’années, avant que les marsupiaux ne dominent cette partie du monde.

Les aborigènes et le pin Bunya : une relation spirituelle

Une fois par an, de décembre à mars, les pins Bunya lâchent donc au sol leurs cônes contenant ces graines comestibles, les fameuses noix de Bunya. Une année sur trois la production de noix est plus importante.

Il n’y avait pas d’Aborigènes vivants en permanence dans ces montagnes, en raison des températures froides en hiver. Pourtant, depuis des temps immémoriaux, de nombreux groupes d’aborigènes s’y sont rassemblés pour y récolter les noix. Mais pas seulement dans ce but. Les deux clans « gardiens traditionnels » du lieu, les Jarowai et les Kaiabara, invitaient tout les trois ans d’autres clans, parfois éloignés de plusieurs centaines de kilomètres, à venir partager la récolte. C’était alors l’occasion de participer à des cérémonies, de résoudre d’éventuelles disputes, de créer de nouveaux liens, de transmettre coutumes et connaissances. Ces « festivals » s’étalaient sur trois mois. L’endroit leur apportait, abris, médecine, nourriture, eau, outils, etc.

Mais cet environnement avait quelque chose de plus que ces premières nécessités à leur offrir. En plus de la nourriture physique, la forêt leur apportait aussi une alimentation spirituelle qui nourrissait leurs âmes et des vies ont été changé à jamais dans ces montagnes. Naissances pour certains, morts pour d’autres, renaissances… le cycle de la vie. La forêt, tout comme l’intégralité de leur environnement, était sacrée aux yeux de ces hommes et ces femmes.

Les graines de Bunya trop fraîches pour être cuites, étaient mangées crues. Les plus mûres étaient écrasées, transformées en farine et recuites pour en faire une sorte de pain qui pouvait être consommé plusieurs semaines après sa confection. Durant ces rassemblements, la récolte et la chasse étaient contrôlée, le surplus de population humaine pouvant rapidement causer la raréfaction de nourriture. Les Aborigènes avaient aussi compris qu’ils devaient laisser des graines aux animaux pour qu’eux aussi puissent se nourrir. Ils laissaient également des cônes sur le sol de la forêt afin que, dans le future, des pins Bunya soient encore là pour les prochaines générations.

Le début de la fin

Les premiers Européens, ont apporté avec eux des mœurs inconnus des Aborigènes. Déforestation et établissement de fermes ont profondément perturbé les coutumes des premiers habitants de l’Australie. Les clans aborigènes, voyageant de loin, ne pouvaient plus utiliser leurs routes traditionnelles. A partir des années 1840, les premiers bûcherons sont arrivés dans cette région. Les cèdres rouge étaient alors très abondants. Quand ils se sont fait plus rares, l’intérêt des bûcherons s’est alors porté sur les pins Bunya. Le terrain très pentu, rendant difficile l’exploitation de ces forêts, avait épargné, pour un temps, ces arbres. Le dernier grand rassemblement Aborigène lié à la récolte des noix de Bunya a eu lieu à la fin des années 1800. Les « gardiens » de ces montagnes ont ensuite été délogés de leur territoire.
Pourtant, aujourd’hui encore, dans ces montagnes, quelques aborigènes natifs de cette région ont conservé certaines de leurs traditions bien vivantes : chants, histoires, échanges et commerce. Participent aussi à ces rassemblements, de taille bien plus modestes, des clans qui n’étaient pas invités avant les bouleversements causés par l’arrivée des Blancs. Aujourd’hui toutefois, la collecte des graines de Bunya est interdite, puisque dans un parc national, plantes et animaux sont intégralement protégés.

Parmi les premiers européens à visiter ces forêts, certains ont vu autre chose que du bois à exploiter et, dès les années 1860, l’intérêt du grand public pour ces montagnes a aidé à leur sauvegarde. La beauté sereine des lieux avait touché la sensibilité de certains. Ils virent ce qui était tout naturel pour les Aborigènes. Nourrir son corps physique et prendre le temps de nourrir son âme en vivant en symbiose avec la nature.

En 1842, le gouverneur Gipps déclarait qu’aucune exploitation forestière de pins Bunya ne pouvait être autorisée par respect pour les traditions aborigènes. Pourtant, nombre de ces arbres ont quand même été abattus. Déjà à cette époque, il a fallu que certains se battent, en toute légalité, pour tenter de sauver ces forêts primaires. Bien avant qu’une telle loi ne soit édictée, un ancien système de règles et de protocoles avait été établi par les Aborigènes afin de décider quand, comment et qui pouvait récolter les cônes de Bunya.

En 1903, l’inspecteur forestier, G.L Board, résumait le sentiment général de l’époque en déclarant : « …ce serait une disgrâce que de laisser une si belle région disparaître à tout jamais. » Enfin, le 1er août 1908, les 9112 hectares du parc national des montagnes de Bunya étaient établis. Par la suite, d’anciennes forêts d’état ont été ajoutées à ce territoire, qui couvre aujourd’hui 19 493 hectares.

Le souvenir des Aborigènes

Les pins Bunya ont survécu aux dinosaures et ont vu de nombreux autres plantes primitives disparaître au profit des plantes à fleurs plus modernes. Ces arbres ont survécu au déclin de leurs contemporains, passant d’une famille très présente dans le paysage australien du Crétacé et du Jurassique (65 - 210 millions d’années), époques plus chaudes et plus humides, à un statut de réfugiés au sommet de quelques montagnes. Protégés aujourd’hui de l’avidité de l’homme moderne, on peut se demander quels effets le changement climatique pourraient avoir sur ces survivants préhistoriques.

Pour les « gardiens » ancestraux de ces montagnes, les pins Bunya sont considérés comme des symboles, représentants source de nourriture, rassemblements effectués dans l’harmonie, et satisfaction de l’âme. Il est dit que cette région est un lieu spirituel dans lequel on peut se ressourcer, si on se laisse envahir par sa beauté majestueuse et son énergie. Certains se sentent revitalisés, émerveillés et repartent remplis de respect pour ces forêts. L’esprit, le souvenir, la philosophie de vie des Aborigènes sont encore présents au cœur des montagnes de Bunya.

Olivier Vachez, avril 2010

(*) Nota : certaines des photos de l’article ont été pêchées sur internet.