Le visible et l’invisible

C’est le titre d’un essai remarquable et complexe de Maurice Merleau-Ponty sur la peinture.
Je pense à ce monde de peinture, de plaisir, d’esthétique, de beauté que j’ai tant fréquenté, un monde que j’ai aimé témoignant que des hommes cherchèrent le Beau, tentèrent de leur mieux.
A approfondir les conditions sociales de naissance des chefs-d’œuvre, on en revient de l’idéal.
Mais.
Mais il reste la transcendance des Vierge siennoises, une phrase de concerto, ce cheval noir qui se roule à terre au tout début d’Andreï Roublev, tant de beauté, partout, à toutes les époques.
Là, dans cet art si souvent spirituel, se logeait quelque chose de l’invisible. A la fois espoir, refuge et consolation.

Avant l’Art... dans les bosquets, les poteries, les figures, chaque plante, chaque grotte, la nuit et tout l’océan, la vie enfin, tout était pour les hommes visible et invisible mêlés.

"L’homme est un dieu en ruines" disait Emerson.*

Où sont les artistes pour témoigner encore de la beauté et de l’espoir ? Où sont-ils ? Quand le mécénat le plus vil s’accroche et se refait un semblant de virginité sur la moindre exposition (ici).

De quoi est donc fait notre invisible aujourd’hui ?

Pour le croyant, peut-être reste-t-il fait de divin, c’est probable, en discuter n’est pas ici mon propos.
Croyant ou pas, pour tout un chacun, il y a actuellement un invisible à l’œuvre. Qui n’a plus rien de poétique, plus rien de beau hélas.
Voici la liste de ce qui le compose et échappe à nos sens :
- les déchets nucléaires infiniment polluants et dangereux,
- les semences modifiées qui modifient la biodiversité et nous sont toxiques,
- la qualité de l’air qui s’infiltre dans nos poumons,
- la qualité de l’alimentation chargée de résidus toxiques,
- la qualité de l’eau chargée des mêmes résidus,
- le changement climatique avec son lot de catastrophes naturelles provoquées par notre artificialité,
- nos esclaves, tous ces bras qui travaillent pour produire nos machines, voitures, trucs, gadgets.

Probablement, oui, nos enfants nous appellerons barbares.

L’invisible divin relève de la croyance mais celui dont je parle, cet invisible destructeur du vivant, nous l’avons créé de nos mains. Nous avons réussi à créer de la mort partout et l’écologie n’est peut-être que le nom actuel de la conscience des liens multiples du vivant.

En dépit de toute notre science, la corruption et les groupes de pression l’emportent pour raboter le vivant et nous, nous ne savons que faire de cet invisible toxique qui dérange le mythe sacré d’une science entièrement bénéfique à laquelle nous pourrions nous en remettre aveuglément.

Pour qui veut s’informer, alors cet invisible devient visible. Il suffit d’ouvrir les yeux, de le vouloir. En pleine lumière, il devient alors possible de commencer à chercher des solutions à cette question du visible et de l’invisible qui me semble être en réalité aujourd’hui une question de vie ou de mort.

*in La Nature, R. W. Emerson, Allia, 2004, p. 89.

2 Messages de forum

  • Le visible et l’invisible 27 mars 2013 11:29, par michèle

    Je ne suis pas spécialement portée sur la philosophie, mais je viens de lire par hasard cet article et j’aimerai apporter mon sentiment sur ce que dit Eva Wissenz.

    Je suis d’accord sur ce qu’elle dit, là, où pour nous c’est l’invisible, devient un visible à part entière pour les autres :
    les déchets nucléaires ou les aliments modifiés, les centres d’extraction du pétrole, invisibles pour la majorité de nous deviennent visibles pour les êtres vivants (humains ou animaux) qui vivent à proximité et le plus souvent en souffrent.

    Ce qui pousse à se dire que tout est relatif dans le visible et l’invisible.

    Pour moi, l’invisible reste les sentiments, qui poussent certaines personnes à se surpasser et même cela devient visible, si ses sentiments poussent à faire le bien autour de soi, et même, en cas de sentiments nocifs et égocentriques, le mal.

    Sur ces parties de visible et d’invisible, nous pourrions interférer si nous le décidions, il reste cependant un invisible qui pour beaucoup est important et pour lequel nous n’avons que peu de prise : c’est l’invisible divin.

    Et pourtant, surtout en ce moment, il reprend de plus en plus de force, de manière exacerbée et violente. Mais, là aussi, le visible n’est-il pas le déclencheur ?
    Les populations n’ayant plus de raisons d’espérer, ne se tournent-elles pas vers ce qu’elles pensent ne pas pouvoir influer ?
    Comme le dit Eva Wissenz, si le mécénat le plus vil se refait une virginité en offrant ses largesses, les religions n’offrent-elles pas un semblant de sécurité en "vendant" de l’invisible

    • Le visible et l’invisible 5 avril 2013 11:20, par Eva Wissenz

      Merci de votre message. Effectivement, les endroits les plus sectaires des religions offrent souvent un "pont" vers un invisible divin censé être meilleur que le visible terrestre.

      Pour ma part, je pense que toute religion - par son fonctionnement même d’être une structure sociale -, trahit la recherche (ô combien respectable) d’invisible. Et je fais une différence très nette entre religion et spiritualité.

      Aujourd’hui de très nombreuses personnalités spirituelles (et parfois aussi religieuses) sont conscientes de la gravité de ce qui se passe avec le vivant.
      On peut trouver des témoignages et des lieux de réflexions passionnants (par ex. ici).

      Ce qui m’alarme et m’attriste c’est de voir à quel point nous percevons peu toutes ces pollutions - destructions, etc., et ce même quand nous sommes informés. Cela reste abstrait car si cela ne l’était pas nous serions bien plus nombreux sur le front. Les gens ne perçoivent pas, ne voient pas, et donc n’ont aucune image précise de la gravité et de l’ampleur de la crise du vivant en cours. Comme quoi, quand seul le cerveau est sollicité, il ne se passe rien - il faut que le corps, et ses perceptions, soit engagé pour que l’action soit possible.