Le temps des plantes

"Je ne suis pas le dieu des lézards ni celui des chats. Je suis en dehors de tout cela et il vaut mieux que je ne m’en mêle pas. Parfois je ne peux m’empêcher de jouer le rôle de la providence : je sauve une bête d’une mort certaine puis j’en tue une autre parce que j’ai besoin de viande. Mais la forêt vient facilement à bout de mon gâchis. Un nouveau chevreuil grandit et un autre animal court à sa perte. Je ne suis pas un trouble-fête bien sérieux. Les orties continueront à pousser, même si je les arrache cent fois, et elles me survivront. Elles ont tellement plus de temps que moi. Un jour, je ne serai plus là et plus personne ne fauchera le pré, alors le sous-bois gagnera du terrain puis la forêt s’avancera jusqu’au mur en reconquérant le sol que l’homme lui avait volé. Quand mes pensées s’embrouillent, c’est comme si la forêt avait commencé à allonger en moi ses racines pour penser avec mon cerveau ses vieilles et éternelles pensées. Et la forêt ne veut pas que les hommes reviennent."

In Le mur invisible, Marlen Haushofer, Actes Sud Babel, p. 215.