Le monde flottant

« Dès lors que l’on sait que c’est un monde flottant, sans stabilité, où que l’on aille, on a toujours le sentiment d’être en voyage. »

Pendant des années, cette phrase du prince japonais Kakuhô (12e s.) m’a accompagnée dans tous les moments où je ne pouvais (ou croyais) ne pas pouvoir bouger. Car voilà, j’ai le virus de la route et c’est une des passions qui me travaille le plus durement. La sédentarité de ces dernières années me coûte bien qu’à présent je comprenne comment et pour quoi je l’ai construite.

Quel que soit le chemin, ou la métaphore, certaines phrases dites il y a des siècles ou un instant par des inconnus, ces fleurs poussées dans des forêts de papier, ces galets polis, familiers, où prendre refuge un moment, dans le silence d’une lecture, certains mots, certaines pages sont des chemins à eux seuls.

Je suis en train d’explorer-savourer tout doucement les textes et l’univers de Laurent E Lévy. En voici un. Je vous le partage parce c’est une joie immense cette écriture, la rencontre avec cette énergie-là, une profondeur et une légèreté inouïe en même temps, quelque chose de Christian Bobin dans l’évidence, quelque chose de Lorette Nobécour dans la corde tendue d’un passé douloureux qui vibre encore par endroit, quelque chose de rare dans la langue française : quelque chose de bienveillant et de vrai. En voici un donc, dont le titre est : Il n’y a pas de monde, que l’amour

"Comment vous dire qu’il n’y a pas de monde en réalité ?

Et que ce que nous cherchons TOUS, c’est la disparition du monde ?

C’est assez bizarre à première vue, mais en fait c’est tellement logique. Bon je vais essayer :

Quand on est amoureux, ou qu’on est dans la joie, et qu’on regarde attentivement ce qui se passe dans ces moments-là, alors on peut se rendre compte que la vie toute entière s’illumine. Littéralement.

Les couleurs sont plus brillantes, les gens sont plus beaux, plus sympathiques, plus souriants, bizarrement. Le voisin qu’on ne supporte pas, on lui trouve des qualités, ou bien on lui permet d’être ce qu’il est, tout simplement, sans aucune arrière pensée.

La nature flotte… l’inspiration aussi.

On devient des « canaux » d’une inspiration, d’une guidance élevée, aimante, qui sait exactement ce qui est bon pour chacun. C’est incroyable, mais c’est comme ça.

On devient poète, artiste, peintre, chanteur, tout en faisant son train-train quotidien. On se rend surtout compte, si on le veut bien, que les choses importent de moins en moins.

En anglais, quand les choses ne sont plus si importantes, on dit « nothing matters » ; littéralement : rien ne devient matière, ou se solidifie. Et c’est en effet ce qui a lieu.

Le monde des formes et de la solidité, et de la distance, et du temps disparaissent quand on est en amour ou en joie. C’est tellement évident.

On n’aime plus l’autre, par exemple. On se reconnait tellement dans l’autre, que moi, ici, et l’autre, là-bas, disparaissent aussi. Ne reste que l’Amour.

J’ai mis une majuscule, cette fois-ci, parce que je parle du tissu de résonance qui est là, toujours, et qui n’attend qu’à être invité dans nos vies.

Ce « tissu », c’est la création. C’est nous. C’est ce que nous sommes naturellement.

Pourquoi ne l’invitons-nous pas plus souvent ? – parce qu’on en a peur.

On sait, quelque part en nous, que l’amour équivaut à une disparition. Et pourtant, on aime disparaitre. Se plaint-on quand on aime ? Avons nous peur quand on est très joyeux ? Non.

C’est l’habitude qui saute dès qu’elle peut pour nous soumettre à son joug habituel : fais attention, redeviens sérieux, n’aie confiance en personne, gagne ton argent, fais comme tout le monde, réussis ta vie, si tu veux, mais ne fais pas trop de bruit… et reprends vite tes esprits après ces rares moments d’amour fugaces.

Bref… on connait la rengaine.

Ce qui est excellent à voir, si on VEUT BIEN le voir, c’est qu’en réalité, la peur ne fait pas peur. On l’écoute comme si elle était l’évangile. Comme si elle disait vrai. ET PARCE QU’ON L’ÉCOUTE COMME SI ELLE DIT VRAI, ALORS ELLE DIT VRAI.

Voilà où se trouve la puissance. En nous. Dans notre DÉCISION à chaque instant d’écouter ou pas la voix qui ne nous veut pas du bien. Et de lui donner raison. Et dès qu’on s’en rend compte, la vapeur tourne. Car si je n’écoute pas la voix de la petitesse et de la mort, c’est que j’écoute obligatoirement la voix de la Vie et de l’Amour. Il n’y a pas d’autre choix, d’autre possibilité. Quand je sais que je suis dans l’une, je ne suis pas dans l’autre. Je ne peux monter deux chevaux à la fois.

Regardez que c’est ce que vous recherchez. La disparition du monde, toujours. Et le monde, en plus, AIME à disparaitre, à perdre sa solidité. Il retrouve sa vraie nature de lumière, d’amour, de fluidité.

Le corps adore être vide. Il est fluide, transparent, lumineux. Il est alors guidé par une action fonctionnelle, de plus en plus automatique, dans laquelle il n’y a même plus de choix véritable. Juste des directions plus lumineuses que d’autres qu’il prend avec plaisir.

Il évacue les anciens maux, et se regorge d’énergie, de droiture… de plasticité.

Pareil avec notre pensée. Elle devient claire, vassale et non maitre. Elle commence à adorer une logique simple et profonde.

Le corps s’aligne sur la vraie santé. La pensée s’aligne sur l’Intelligence. Les mouvements s’alignent sur la fluidité. Les relations s’alignent sur la reconnaissance et l’amour, l’authenticité et le partage. La vie se réaligne sur l’abondance réelle.

Je ne fais qu’inviter à bien vouloir se rendre compte que c’est de fait ce qui se passe quand on est heureux, quand on est en pleine confiance.

Quand on est en pleine conscience.

Alors, si cette idée vous plait vraiment, il vous reste à la mettre en pratique, et à exercer consciemment votre seul vrai choix, à chaque instant :

– qu’est ce que je veux voir à présent ? – le monde solide, ou l’amour ?

Moi, je sais."