Le défi de notre époque selon C. Singer

“Il serait temps de ne plus remplacer une option par une autre, de retrouver goût à cette perpétuelle mouvance, à l’infinie fluctuation des apparences, à ce transfert permanent d’énergies et d’informations, à ce jeu d’échos et de résonances dont frémissent la matière créée et l’esprit — c’est tout un. Il serait temps de nous souvenir de ce que nous savons au plus profonds de nous-mêmes — que les antonymes ne sont qu’une même réalité, les deux côtés de la même médaille, surgis d’une seule et même coulée ! Le monde est ce lieu de l’alliance où se célèbre la rencontre des antonymes, où le feu et la glace, le doux et l’amer, le jour et la nuit, la fête et le deuil, la vie et la mort, l’homme et la femme fêtent ensemble leurs arcanes.

Beaucoup le soupçonnent déjà : cette révolution dont il est question ici se joue en chacun de nous. Il ne s’agit pas d’un phénomène de masse qui bon gré mal gré (et le plus souvent mal gré !) transforme la vie de chacun, mais d’une transformation de la conscience qui, à partir de chacun de nous, rayonnera sur le monde qui nous entoure.

Je ne résiste pas en ce lieu au plaisir de raconter une merveilleuse histoire de la tradition soufie : Un vieil homme sage est interrogé sur la trajectoire de son existence jusqu’à ce jour. Et voilà comme il en résume les trois étapes : “A vingt ans, je n’avais qu’une prière : mon Dieu, aidez-moi à changer ce monde si insoutenable, si impitoyable. Et vingt ans durant je me suis battu comme un fauve pour constater en fin de compte que rien n’était changé. A quarante ans, je n’avais qu’une seule prière : mon Dieu, aide-moi à changer ma femme, mes parents, mes enfants ! Pendant vingt ans je me suis battu comme un fauve pour constater en fin de compte que rien n’avait changé. Maintenant, je suis un vieil homme et je n’ai qu’une prière : mon Dieu, aide-moi à me changer — et voilà que le monde change autour de moi !”

Et pas de malentendu ! Ce n’est pas d’un renoncement à l’action qu’il s’agit mais bien au contraire d’une action neuve dans un esprit libre, libéré des scories de la puissance, du vouloir-paraître, des vanités individuelles, des rivalités, des règlements de comptes ! Une action libre dans la joie de servir !

“J’ai beaucoup fait, disait Platon, si je réussis à ranimer en celui qui m’écoute le souvenire de ce qu’il sait déjà.”

La réminiscence qu’il s’agit ici de réveiller est celle de notre double appartenance. Nous nous comportons sur cette terre en amnésiques — ou pis, en ivrogne qui saccage l’auberge qu’il délaisse, assuré qu’il est de ne jamais y revenir. Nous avons oublié notre véritable identité, qui nous relie aux deux principes du créé : le vide et le plein, le visible et l’invisible, le dicible et l’indicible, le pensable et l’impensable, le palpable et l’impalpable. La voie terreste et la voie intérieure ! Former, créer, inventer le monde d’une part et de l’autre avancer sur le chemin intérieur disait K. G. Dürckheim. Action-contemplation. Notre yang et notre yin du début.

Privé de l’une ou de l’autre de ces dimensions, l’être humain est sauvagement mutilé. Aussi le défi de notre époque n’est-il ni un défi économique, ni un défi politique, ni un défi scientifique, c’est un défi d’ordre à la fois psychique et mystique.

Si dans ce monde où elle menace de disparaître, nous ne réveillons pas en nous cette dimension d’éternité, de contemplation, d’accueil, la dimension féminine et sacrée en nous — si nous ne créons pas ces enclaves de silence où la frénésie se trouve suspendue, nous aurons oublié nos vocations d’hommes et de femmes.

Dans cette surenchère de produits, cette pléthore de biens, cet excès de paroles, de slogans, d’idéologies qui nous étouffent, nous n’avons besoin ni d’une nouvelle théorie, ni d’un autre messianisme, ni d’une nouvelle idéologie de la bienfaisance, ni même - ah, j’ose le dire - d’un nouvel humanisme ! Nous n’avons besoin que d’un silence, d’une pause, d’une amnistie — le temps de renouer avec notre identité véritable.

Extrait de “Du bon usage des crises”, de Christiane Singer.