La Maison du Jouir

Une fois n’est pas coutume, une petite parcelle directe de ma vie avec cette lettre reçue d’un ami, si sincère que je n’hésite pas à la partager... et oui, on écrit encore ainsi...

Ma chère amie,

Me voici, enfin, revenu de ce long voyage qui me porta à traverser le Pacifique jusqu’aux Marquises où Gauguin vint achever de crever.

Je ne sais plus ce qui me mena jusqu’ici à dire vrai, je ne sais plus, ni même pourquoi je suis parti et après tant de caps, tant d’horizons voilà que je voudrais être en-deçà du langage, juste avant, retrouver la fraîcheur. Je me souviens de la fraîcheur de notre rencontre, d’un certain éclat. Qu’avez-vous fait de cet éclat ? A-t-il survécu à ce que la vie sociale impose ? Exige même ? Je sais que vous me trouverez hardi de vous écrire maintenant, seulement maintenant mais j’ai été retenu, empêché, je me suis finalement empêché de tant de choses ! Mais le temps court plus vite que moi sur le grand océan, je sens qu’il faut me débarrasser comme on débarrasse une table.

Avez-vous lu le livre que Vargas Llosa consacra à Paul Gauguin et son inénarrable grand-mère, Flora Tristan ? Ne le lisez pas ma chère, ne le lisez pas, c’est une sombre fumisterie qui risquerait de vous laisser sur les rotules, vous connaissant, tremblantes de rage.

La plume est fort belle, les descriptions prenantes au possible et entre les vies parallèles de Flora et de Paul se dessine parfaitement le piège moderne, social, capitaliste, appelez-le comme vous voudrez. Et Vargas Llosa étire la faillite, l’échec de toute tentative, l’égalité est un leurre, l’utopie le luxe d’une bourgeoise aigrie, la peinture de même, quant à la foi elle est absente. Ce type a reçu le prix Nobel "for his cartography of structures of power and his trenchant images of the individual’s resistance, revolt, and defeat". C’est exactement ça, pas une lueur d’espoir, pas d’élévation, la lutte au ras des bottillons, l’art à hauteur de la queue. Ce sombre plumitif qui n’aura jamais saisi de l’art que la décharge et le tumulte sans en rendre jamais l’élévation !

Le soleil va vers ma nuit. Où êtes-vous ? Vous qui sentiez bien avant de comprendre, vous qui partagiez avec moi si intensément l’impérieuse nécessité, l’appel, la quête... alors oui, le paradis pour finir c’est maintenant, jamais bien plus loin et je sais bien que vous le saviez.

Il évoque dans ce livre Arles, et Vincent. Te souviens-tu de cette gare où je t’ai attendue, un matin, il y a des siècles ? Je me souviens de ton sourire avec une présence que rien n’entame. Que cherchions-nous alors ? Et toi, l’as-tu trouvé ? Le paradis peut-être, mais la liberté ?

Comme bien d’autres nostalgiques je me suis tenu devant le vide de la Maison du Jouir où ce cher Paul enjoint pour toujours aux femmes "soyez mystérieuses, soyez amoureuses et vous serez heureuses..." J’étais fort sceptique devant cette invitation. Déçu même voyez-vous. Et sur la route du retour, j’ai pensé à ce que vous m’aviez dit un jour, que le mystère vous ennuie, les mystères de cachoterie, de séduction, d’artifices et de recoins mais que vous vous rendiez au mystère de la vie, avec ou sans majuscule. Si vous vous y êtes réellement rendue, alors vous êtes dans l’amour, et vous êtes heureuse. C’est bien de cela dont il s’agit n’est-ce pas, c’est là l’injonction de Gauguin, qui passe pour une banalité et n’en n’est pas une. Alors pour finir, jouir n’est rien.

Le mystère s’accomplit dans le ventre des femmes et vous donne accès définitivement au sauvage - c’est probablement pour cela que l’avenir de l’humanité vous appartient (si avenir il y a). Nous ne devrions que vous seconder - je sais que vous allez adorer l’idée.

Je vous serre affectueusement dans mes bras, je pense à ce poème de Nazim Hikmet que vous aimez autant que moi je crois, P.L.M.