La Havane – Paris en transit par Eerik Wissenz

J’étais juste assis dans l’aéroport de La Havane, j’attendais mon avion, tout seul, et assez heureux de partir après six mois ici. Quant à savoir où j’allais ça c’était une autre question. J’étais heureux de quitter La Havane où la pollution s’accumule, où la poussière s’accumule, où nous dormions souvent par terre. Nous n’avions pas l’eau courante, mais ça c’est une autre histoire.

Je ne peux pas dire que nous n’avions pas fait ce que nous avions prévu de faire parce que c’est sûr… nous l’avons fait. Le Solar Fire Project s’est plutôt bien porté mais nos conditions de vie pas vraiment. A La Havane nous avons mal mangé, mal dormi et mal respiré. Mais à part pour la qualité de son air, la ville n’était pas à blâmer. Un étrange enchainement de circonstances ne nous a pas permis d’y vivre correctement et nos esprits autant que nos corps s’y sont progressivement usés. Situation très bizarre, manque de vitamines, manger toujours la même chose, impossible de faire la sieste car les étudiants avec lesquels nous vivions rentraient à point d’heure. Et pourtant, cet étrange enchainement de circonstances nous a permis de vivre là et d’avancer notre boulot autant que possible : comme prévu, nous avions construit des fours solaires. Alors j’étais heureux de partir aussi parce que clairement nous ne pouvions pas faire plus. Et puis nos visas avaient expiré. Du travail nous attendait ailleurs. Je me souviens que j’étais heureux d’arriver à La Havane, mais ça c’est une autre histoire.

Dans l’aéroport, je me suis allongé sur un banc et j’ai commencé à réfléchir lentement à ce futur béant sur lequel je n’avais aucune information. Qu’allait-il se passer à Paris ? Je n’aurais pas su le prévoir. Rien. Ce pouvait être bon, ce pouvait être mauvais ou bien quelque chose que je n’imaginais même pas. Inutile donc d’y penser mais était-il même utile de penser à quelque chose… Alors je me suis laissé flotter en attendant la fin du voyage. Comme je me trouvais à la bonne porte pour le bon avion et le bon vol, les autorités cubaines me laissèrent partir. Quoi qu’il arrive là-bas, je serais au mois sur la bonne plaque terrestre, là où ce que je pense avoir besoin de faire peut être fait ! Je n’imaginais pas vraiment de surprises, ne voyais pas de problèmes particuliers à résoudre, alors je me suis laissé flotter sur ça aussi en attendant l’arrivée de l’avion. J’étais rempli de ce sentiment que seuls les vrais aventuriers ressentent. Pas de peur ni même d’excitation. Pas d’attente ni de nervosité. Seulement cette conscience simple de passer un cap, prendre un chemin, traverser un pont et ne pas se retourner.

L’avion était une autre dimension dans laquelle rien ne pouvait clocher. Bon, il pouvait s’écraser évidemment mais ça ne me posait franchement pas de problèmes. Mon éthique est toujours d’essayer de toutes mes forces. Donc si j’essaie et que j’échoue pour des raisons qui m’échappent alors j’aurais vraiment fait le maximum. Un accident, une chute ou une crise cardiaque feraient des fins convenables dans une journée désagréable. Pas plus. Mais même si ce ne serait pas si mal il ne sert à rien d’y penser justement parce que les raisons nous échappent complètement. Donc, je ne savais pas ce qui allait se passer à Paris et je n’avais pas besoin de le savoir : rien ne pouvait mal se passer. En ce qui concernait ce vol pour Paris, ce court vol pour Paris, tout m’était donc complètement égal. J’ai commandé autant de jus de fruits que possible et dormi tout mon saoul. J’étais choqué par cette opulence soudaine mais je n’avais plus assez de pensées en réserve.

L’avion a donc atterri à Paris et j’en suis sorti avec mon sac de suppositions. Six mois plus tôt à Ottawa, nous avions fait nos sacs en deux jours et nous avions pris un bus pour Miami et, de là, essayé d’aller à Cuba. A cause de l’embargo, nous avions pensé aux Bahamas. Sans savoir vraiment où aller. Nous n’avions que des sacs de suppositions qui nous murmuraient que tout allait bien se passer. Nous savions qu’une bonne part de nos suppositions était complètement fausse mais nous y étions préparés. Nous avions également supposé que si une supposition était fausse nous trouverions une solution. Nous avions entièrement confiance dans ce principe. C’est l’avantage d’avoir étudié la logique : si c’est logique, tes plans peuvent reposer sur un rien et tu peux avoir confiance en eux. Oui, des plans peuvent être bâtis sur des riens et souvent d’ailleurs ne mènent à rien. En jetant un œil dans nos sacs tout confiants de suppositions, tu aurais donc vu qu’à Cuba elles n’avaient rien donné si ce n’est celle que nous trouverions toujours un moyen de… mais ça c’est une autre histoire.

J’ai donc atterri à Paris et me suis extrait de cet avion avec mon sac de suppositions. Mais ce sac n’était que l’un des cinq que je trainais avec moi et les quatre autres étaient sacrément plus lourds. L’un contenait mon portable, un truc datant d’une bonne dizaine d’années qui m’avait accompagné en Finlande et en était revenu. Il était venu aussi au Mexique sans ralentir le moins du monde. On me l’avait envoyé à Cuba, mais c’est une autre histoire. Une deuxième sacoche d’ordinateur ne contenait pas de portable mais une sorte d’équipement de survie pour un trek comme ma gamelle de l’armée et mon sac chéri de noix mélangé. J’attendais deux autres sacs : un sac à dos et un fourre-tout, 20 kg chacun. L’ensemble avoisinait les 45 kg. J’attendais ces sacs sans savoir que ressentir. Je n’étais pas nerveux, je n’avais pas peur, pas même excité. Je ne savais absolument pas ce qui allait se passer, seulement que j’avais passé une porte, pris un chemin et traversé un pont, sans me retourner.

Après un petit moment, mes sacs sont arrivés et je les ai balancés sur le chariot où je m’étais assis. J’ai marché vers l’immigration et suis rentré en France par un long hall où s’alignent les boutiques. Assez différent de l’arrivée à Cuba. Dix jours plus tôt je prenais un billet pour Marseille où habite une amie rencontrée à La Havane. Mais neuf jours plus tôt j’avais changé d’avis. Un gars avec qui j’avais travaillé m’avait parlé d’une conférence sur les énergies renouvelables à Madrid. C’était le 26 et je devais arriver à Paris le 25. J’ai supposé qu’il y aurait probablement plus de liaisons entre Paris et Madrid qu’entre Marseille et Madrid, que ce serait donc moins cher, ce qui s’est révélé faux.

J’ai acheté une carte de téléphone et j’ai appelé cette personne à Paris qui m’avait proposé de garder mes affaires car j’allais sillonner tout le continent.

- Salut, j’ai dit, c’est Eerik de Cuba.
- Le gars du “couch surf”, ah oui. As-tu eu mon email ?
- Non, j’ai répondu.

Là, elle m’a expliquée que pendant le week-end son propriétaire lui avait demandé de débarrasser toutes ses affaires de son appartement pour le repeindre. Le lendemain, l’appartement devait être loué à quelqu’un d’autre, probablement pour plus cher. Il me semblait qu’elle avait plus de problèmes que moi et je ne pouvais donc visiblement rien lui demander. Je l’ai remercié en lui disant qu’il n’y avait aucun problème. Nous nous sommes dit au revoir et promis de discuter écologie à Paris dès que l’occasion s’en présenterait… J’ai raccroché le téléphone, j’avais un coup au cœur et mon esprit était empli de cette peur toute simple, ce sentiment d’avoir passé une porte, pris un chemin, traversé un pont et merde je ne vais pas revenir.

Il y a longtemps que j’ai complètement perdu la raison mais ce n’est que maintenant que je perdais les sens. Que pouvais-je dire ? Je ne savais absolument pas ce qui allait se passer. J’avais des dizaines de kilos d’équipement et une sale bronchite. Quatre jours plus tôt, non loin de notre logement, un tas d’ordure a pris feu et a brûlé sans interruption pendant deux jours. Je devais tout d’un coup regarder la réalité en face et je pensais que je m’étais complètement planté. Et c’est dur à admettre.

Bon sang, mais qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire ?

Eerik Wissenz
(Juillet 2007)