Je vous préviens, ce sera un texte personnel — et comment faire autrement ? Il se trouve que j’ai passé les plus belles années de ma petite enfance à Saint-Florent, petit port de Corse aujourd’hui rendu au tourisme mais à l’époque encore un peu préservé, c’est-à-dire qu’on n’y comptait pas plus de restaurants que d’habitants, j’exagère à peine.

De tous les rivages abordés, la Corse reste un de mes lieux ressources dont j’ai tenté d’honorer la beauté dans le recueil Insulaires. Pour l’autre versant de mon engagement qui se trouve dans l’énergie solaire, les tous premiers pas du projet Solar Fire en France se sont faits en Corse. J’ai rêvé alors, et je n’étais pas la seule, d’une île engagée dans la reprise non-violente de son autonomie, sans pesticides ni incinérateur, sauvage et vraie dans sa beauté, reprenant pied dans l’histoire en se faisant fer de lance des énergies intelligentes (comme l’île d’El hierro aux Canaries qui est en train de se dégager du pétrole). C’était l’époque du démontage de la centrale solaire de Vignola et des discussions passionnées chez Julia près de Corte. L’alimentation et l’énergie ont été les points de départ de mes engagements. Où en sont les énergies de paix en Corse ? L’île est-elle en train de devenir une île "en transition" comme tant de villes déjà ?

L’industrie du divertissement nous abreuve de violence, érigeant en "modèle" et en "valeur" ce qui n’en n’a pas au motif que la violence ferait partie de la nature humaine. Le dernier essai de Marylene Patou-Mathis, Préhistoire de la violence et de la guerre (Odile Jacob, 2013), dit l’inverse. La violence n’est qu’une réponse et ce n’est pas la seule : il est grand temps de le savoir et de l’intégrer. Ce n’est pas parce que la relation violente est largement valorisée qu’elle est juste, et encore moins justifiée. La violence est aussi culturelle, nourrie par tout un imaginaire qui la sert et nous empoisonne l’imaginaire ainsi que j’en ai parlé dans le roman Bobby Milk. Car, exactement comme avec la Sicile, d’où vient une partie de ma famille, la Corse disparaît sans cesse derrière clichés et préjugés qui nous bouchent la vue. De la Corse, nous ne savons rien et partageons sans moufter volontiers des idées reçues (de qui ?). Ainsi la Corse — dans nos imaginaires — est immédiatement associée à la beauté sauvage, la violence, la corruption, emballé c’est pesé. Or, nous avons là — comme sur tant d’autres points — un grave problème de regard, et d’information. Il va falloir changer de lunettes !

La Corse est un des nombreux exemples de destruction intégrée à la norme : ce qui s’y passe est "normal", "ça a toujours été comme ça", etc. Or, rien n’est plus faux et voici où je veux en venir : j’ai lu avec une immense émotion une revue qui vient de me tomber dessus comme le ciel sur la tête des Gaulois de la BD. Le titre en est : "Corse, terre de non-violence ?" évidemment avec un point d’interrogation.

Saviez-vous qu’avant même la Révolution Française, la Corse avait fait sa Révolution, accordant le droit de vote aux femmes et était citée en exemple dans toute l’Europe éclairée ? Probablement pas. Mais dans cette revue, vous lirez de bonheur à vous en dépoussiérer le regard et à vous décoloniser les idées quant à cette île fabuleuse qui mérite tellement la paix, la solidarité, l’autonomie intelligente !

J’ignorai 100% des faits historiques rapportés par les auteurs, et pourtant j’ai un niveau de doctorat, j’ai enseigné à La Sorbonne, j’ai écrit des livres. Et cela me blesse non pas par rapport à mon savoir mais parce qu’il est difficile de construire un monde nouveau quand on croit ne pouvoir prendre appui sur rien, ou presque. Des pans énormes d’histoires vraies ont été gommés des manuels, des récits, des esprits et des consciences jusqu’à ce tous acceptent l’infériorité des uns et des autres décidée par le récit dominant. La domination imposée à la Corse s’est exercée (et s’exerce) sur plusieurs niveaux, avec des intensités différentes, et comme ce fut le cas tant de fois dans tant de terres, elle aboutit à la haine de soi, au replis, au rejet imbécile, à des raccourcis et des réponses violentes. Mais ça, c’est le passé.

Aujourd’hui — en ce moment même comme disent les journalistes — il se passe en Corse un phénomène étonnant d’empowerment comme disent les Anglo-saxons. Ce beau mot signifie une reprise de possession de soit-même au sens vrai, éthique, responsable. Ce n’est pas presque rien, c’est vraiment un phénomène, un vent souffle : sur l’île, la paix s’imagine et se prépare avec des rencontres, des formations à l’action non-violente, à la résolution de conflits, l’Education Nationale encourageant la chose, avec le soutien de Fondation de Corse, et même un leader historique qui s’y met !... On trouve la revue dans tous les kiosques et elle en est à son 3e tirage. Si. Découvrant tout ceci, là, si proche de nous, on croit toucher un peu le du doigt le rêve que l’on porte en soi. Et cela donne courage.