Jeff Knaebel

En ce début d’année 2010, un ami entrepreneur en Inde du Nord nous informait que Jeff Knaebel, un homme qui tente de réveiller les consciences en diffusant la leçon de Gandhi, était menacé de prison. Après une marche épuisante dans les villages de l’Himalaya, il rédigeait seul, à la lumière de la bougie, sa défense pour demander asile à l’état indien... Voici son histoire.

Jeff est un Américain complètement dans le système comme on dit, c’est-à-dire un gars gentil, vivant dans un pays riche, sans souci, cherchant à gagner son pain et y réussissant très bien, avec femme et enfants, moi, vous, nous. Enfin presque. Jeune soldat, il partit se battre et défendre l’Amérique avec conviction au Vietnam. Sur le moment, cette guerre il l’a faite avec un mélange de répugnance humaine et de conviction patriotique, comme tant d’autres. Toutefois, son écho douloureux se réveilla en lui quelques décennies plus tard durant les guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Il s’est formé à l’université de Cornell et à la Colorado School of Mines, et devenu un riche ingénieur, géologue, propriétaire de mines et consultant, il continue à servir son pays, son gouvernement et ses industries. Il a grandi dans ce monde où gagner sa vie en travaillant dur est le mythe dominant la réalité ambiante. Mais depuis quelques temps, sa foi en ce que lui disent les hommes politiques comme les médias vacille. Peu à peu il comprend l’horreur économique dont il est le rouage anonyme, les liens étroits et ignobles qui lient les entreprises auxquelles il participe aux décisions politiques, et à quel point sa vie de « simple » citoyen est intimement liée à des actions politiques qu’il refuse en réalité au fond de lui en bloc.

Là, il s’arrête, réfléchit, retourne aux sources, les siennes, celles des tribus indiennes d’Amérique d’Alaska et se met progressivement au service de cette cause : réhabiliter la mémoire, et par conséquent le présent, des premières tribus d’Amérique. Le processus se fait lentement mais sûrement à tel point qu’il est adopté par des tribus Tlingit et Eskimo ainsi que par une famille Zuni avec laquelle il vit pendant un an. Il travaille avec les Indiens Hopi et les Huichol, mettant également ses compétences et ses moyens au service de neuf des douze corporations des Indiens natifs d’Alaska.

Il lui devient de plus en plus difficile de rester dans son pays et il fait un premier voyage en Inde en 1989, soutenant de nombreuses personnes ainsi que des institutions caritatives. Il découvre l’Inde, un autre monde pour lui, presque un ovni pourrait-on croire tant le pays, immense, contient (contenait ?) de richesses et de diversités. Jeff est un esprit curieux, dévorant alors tous les auteurs susceptibles de le fortifier dans sa nouvelle compréhension des choses (1). Il avance, prend courage, voit qu’il peut faire quelque chose, que rien n’est une fatalité. Il liquide ainsi progressivement ses biens et finit par s’établir en Inde, en 1995, et ce essentiellement pour trois raisons.

La première est éthique : connaissant les invraisemblances du gouvernement Bush qui justifient les exactions perpétrées dans le monde par son pays, Jeff a viscéralement honte d’être Américain et ne veut plus participer à aucun de ces massacres en aucune façon. Refusant de payer des impôts qui financent directement l’armée, et ce crime étant aux Etats-Unis passible de prison, il choisit de quitter sa famille et tout le confort matériel dont il jouissait. Pour lui, comme pour Gandhi avant lui, si ses impôts servent à financer des guerres qui lui répugnent alors cela signifie qu’il ne dispose pas librement du fruit de son travail et que ce n’est donc pas une véritablement une démocratie.

La seconde raison est politique : si, depuis l’indépendance de 1947, les dirigeants actuels de l’Inde font toutes leurs études dans les prestigieuses universités de pays Anglo-Saxons et restent fascinés par ces modèles au détriment d’un développement spécifiquement indien, le sous-continent n’est pas dans la douloureuse situation d’étroite inter-dépendance au modèle américain que tant de pays d’Amérique latine connaissent ou ont connu encore récemment. L’Inde est sous-influence, certes, corrompue, c’est l’évidence, mais encore fortement rurale et là, il y a donc encore de l’espoir. C’est donc sur cette terre pas encore complètement livrée au « modèle américain » qu’une autre politique pourrait se mettre en place.

La troisième raison est philosophique : l’Inde s’est libérée – même momentanément – du joug Anglais grâce au chemin de désobéissance civile non-violente incarné par Gandhi. L’Inde est donc cette terre où une histoire très récente a pu prendre un cours inattendu. C’est ainsi du moins que Jeff aime cette terre dont il souhaite qu’elle devienne sa seule patrie s’il en faut une.

En tout logique, il a décidé de devenir un homme libre, complètement libre, n’appartenant à aucune autre nation que celle de l’humanité, et le 19 juin 2009, à 71 ans, il a brûlé son passeport américain sur le monument funéraire dédié à la mémoire de Gandhi, à Rajghat, prêt à être arrêté pour cet acte. Il a lu à cette occasion sa déclaration d’indépendance, ultime geste de désobéissance civile non-violente, acte de désapprobation absolue des guerres inutiles menées par son pays de par le monde (2). Nous sommes en Inde... Au lieu de l’arrêter le commissaire de Pune, Shri Jagbir Singh, a compris son geste et lui a dit "Nos prisons sont faites pour les criminels, vous n’êtes pas un criminel. Si vous avez le moindre problème, appelez-moi..." (3) Néanmoins, cet acte fait de lui un apatride et sa vie dépend depuis de la générosité de ceux qui lui offrent de partager leur toit... et ils sont nombreux !

Profondément influencé par la démarche non-violente, déterminée et spirituelle de Gandhi, vivant dans la simplicité la plus totale, pratiquant la méditation vipassana, Jeff reprend dans ses textes (4), ses sites (5) et ses actions, les principaux axes de la pensée du Mahatma : la recherche de la vérité (Satyagraha), la liberté (ou l’autonomie ou souveraineté, Swaraj), la non-violence (Ahimsa) et la paix (Shanti). Son discours, qui relie de bout en bout l’écologie au respect des droits humains, l’autonomie alimentaire et énergétique des peuples au pacifisme, ravive chez nombre d’Indiens une conscience de leur immense patrimoine dans ces domaines... Patrimoine d’autant plus riche qu’il n’a pas encore été complètement balayé par la culture industrielle !

Cet hiver, Jeff a parcouru 1108 km à pied dans le Nord de l’Inde, de Jaipur à Saharan, soutenu par des inconnues et ses amis, tous héritiers de l’esprit des combattants de la liberté qui accompagnèrent Gandhi jadis et ne se laissèrent pas corrompre par les sirènes de l’American Way of life. Pendant des mois, au coeur d’une nature qu’il chérit, il a rencontré et partagé avec des villageois, des écoliers, des fermiers et des étudiants, pour les inciter à prendre courage, à s’appuyer sur la victoire de leur indépendance, les mettre en garde contre toutes les chimères de cette vie matérialiste qui s’installe de plus en plus Inde, exploitant sans relâche la plupart des citoyens (6) pour produire des biens inutiles vendus ensuite à nos pays déjà saturés de consommation.

Mais sur sa route, Jeff a rencontré en décembre dernier un autre visage de l’état indien qui, contrairement au commissaire philosophe, ne l’entend pas de cette oreille et exige de lui des papiers en bonne et due forme sous peine de le mettre immédiatement sous les verrous. Jeff a demandé à la Commission Nationale des Droits Humains de New Delhi de l’autoriser à rester expatrié en Inde mais la Commission a rejeté sa demande. Son ami, l’entrepreneur V. K. Desai de Rajkot, a également écrit directement au premier ministre, Manmohan Singhji, en vain.

La honte de Jeff d’être Américain, d’appartenir à une riche nation violente qui diffuse la guerre et la dépendance sous le masque du « développement » – cette honte je la partage car même si je ne me sens pas coupable je sais que certains de mes actes, de mes achats et de mes silences ont cautionné et cautionnent encore un système tout entier construit autour du modèle de cette pensée unique de profit et de soit-disant liberté individuelle qui tue partout la vie à petit feu. Parce que sa vie témoigne de ce que peut être le parcours d’un homme cherchant activement la cohérence, la fraternité et la responsabilité, Jeff Knaebel ne doit pas être emprisonné et doit être soutenu.

Eva Cantavenera
19 janvier 2010

Merci de témoigner votre soutien à Jeff Knaebel (en anglais) en lui écrivant : gandhipadyatra (at) gmail.com
Il peut avoir des difficultés à relever ses emails et il est recommandé de mettre en copie son ami, Mr V.K.Desai : energy (at) tinytechindia.com
Vos messages pourront aider à faire pression pour qu’il ne soit pas emprisonné.

Article paru sur le site de Le Grand Soir.
Lire aussi La décision de résister.

Notes :
(1) Au premier rang de ses auteurs de prédilection, on peut citer Gandhi, Aung San Suu Kyi, Howard Zinn et son histoire de l’Amérique, le chef Black Elk, La Boétie, les libertaires américains et Frédéric Bastiat.
(2) Texte téléchargeable en anglais sur le site www.freeofstate.org
(3) Voir lavidéo de l’entretien par la télévision locale.
(4) Jeff est l’auteur de quelque 2000 textes. Certains ont été réunis dans le volume Experiments in Moral Sovereignty, édité par Prakrit Bharti, Jaipur, en 2006. Une partie des textes est en cours de traduction en français.
(5) Jeff a créé les sites www.freeofstate.org, www.thetreeoftomorrow.org et www.gandhipadyatra.com
(6) Lire, entre autres, sur ce point le rapport de l’ONU, State of the world’s indigenous people. Premier rapport du genre commandé par l’ONU et rendu public en anglais le 14 janvier dernier qui décrit un monde indigène de 370 millions de gens (et donc toute une diversité humaine) dans un état accablant.