Inde - Tout est danse par Eva Cantavenera

Une lettre à Pierre Lartigue - in memoriam

Örebro, Suède - 2010

Bien cher Pierre,

Je crois en l’existence de l’âme, me demande si quelque chose se conserve pour elle de la mémoire du monde qu’elle fréquenta, si l’évocation solitaire que je fais de ton souvenir, dans une petite maison suédoise toute jaune et bordée de bouleaux, trouvera en toi, quelque part, là où tu es, un écho. C’est que, vois-tu, je crois aux danseuses en tutus de fantôme et aux petites mariées qui en imitèrent l’évanescence dans leurs blancs costumes de dentelles...
Nous avions un jour à Blangy une discussion sur l’empêchement, la gêne qui barre le mouvement de tant de danseuses, ce désaccord si visible, par exemple, entre un excès de discours et un geste vraiment libre comme dans ce sinistre ballet d’Ea Sola où nous étions tombés d’accord pour dire que la danse contemporaine est souvent plus douleur que plaisir, commémoration ou citation plus que célébration... Il y a des années, j’ai rêvé de partir en Inde pour avancer dans l’étude et la pratique du bharata natyam. Les choses de la vie sont souvent mystérieuses, des trajectoires sont empêchées et les chemins se détournent longtemps avant que de revenir nous chercher.

Ainsi, les choses des départs se décident-elles toujours un peu précipitamment et, quelques bijoux vendus plus tard, l’avion traça l’hiver dernier sa diagonale au-dessus d’un océan humain de peaux rouges entassées dans le bidonville qui s’appuie contre l’aéroport de Bombay, avant de repartir plus au nord pour l’état du Gujarat, à Rajkot. Pendant quelques semaines, – et je ne sais même plus combien tant les jours étaient métronomiquement monotones –, sur le toit d’une des innombrables usines qui produisent des milliers de pièces détachées pour voitures européennes, vis après vis, miroir après miroir, parabole après parabole, j’ai accompagné la création d’un concentrateur solaire assez puissant pour générer de la vapeur et faire, ô miracle, tourner une petite turbine. Techniquement ce n’était pas rien, tu peux me croire.
Humainement non plus. J’étais probablement la seule femme, et blanche de surcroît, à travailler dans une usine. La chaleur, l’odeur, la crasse, le patriarcat, la main de fer du système des castes, la misère surtout – le bidonville local traversé chaque jour, quatre fois par jour, dans la voiture climatisée de notre hôte ou dans l’auto-ricksaw enfumé ouvert à tous les vents, une misère si énorme que rien en moi ne parvenait à la contourner, à l’oublier, voilà.
J’ai rêvé, il y a longtemps, d’aller en Inde – nous en avions parlé. C’était l’époque où j’étudiais le bharata natyam à Paris, dans la salle toute sombre et d’un calme inespéré, pas loin du Canal, chez Malavika – professeure rencontrée en suivant l’éblouissement de Malavika Sarukkai dont un unique solo suffit un jour à me faire prendre le chemin de cette danse. Non seulement j’ai rêvé d’aller en Inde mais j’ai mis ce rêve à l’épreuve des faits or... j’étais déjà trop âgée pour me vouer seulement à la danse et c’est ainsi, qu’entre la danse et l’écriture, ce fut l’écriture qui l’emporta et je consacrai mes forces à m’abstraire, le temps de me poser, d’écrire, de m’élancer aussi.

Toute existence obéit à des cycles – qu’ils soient naturels ou marqués par de grands événements, ou bien que, plus subtils, ils tissent en chacun la trame d’un chemin fait de tout un kaléidoscope plus ou moins visible de rappels, de souvenirs, d’avancées, d’espoirs, d’échos... Cette circularité absolue de la vie à laquelle je me suis rendue depuis longtemps seule la musique indienne en témoigne de manière directe. C’est un rāga du matin inscrit dans une aube où point la flûte bansouri dont le souffle est comme la voix du monde, un alap long et lent, infini comme une prière – ce qu’il faut de temps pour éclore ! On a tort de tant vénérer la jeunesse, la vitesse, l’immédiat, on a tort de ne plus savoir goûter la lenteur. En Inde, tout va très vite – peut-être parce que c’est une question de survie.

On l’aurait dit sec comme un coup de trique : la peau sur les os, la tignasse sombre, des yeux en boutons de bottines, une force sèche, un poids plume qui le désignait naturellement aux missions en hauteur. Ainsi, quand il fallut réparer notre machine un jour ce fut lui qui escalada l’engin et se retrouva perché, une demi-fesse sur un câble, une pointe de doigt de pieds sur un coin d’escabeau branlant, à pic au-dessus d’une centaine de miroirs acérés. Bien sûr, je tremblai tandis que personne ne notait la prouesse car la vie d’un homme, ici, semble avoir si peu d’importance. Quant à lui, il chantait.
La paradoxale vie de l’âme dans le corps est pour chacun une expérience autant qu’une pratique. Il nous faut vivre avec quand, en nous, confusément s’agite, soupire, avance ou recule cette chose de l’âme qui n’est pas nous, qui ne peut se réduire à rien mais en est réduite en permanence à s’exprimer par l’intermédiaire de cette conjugaison de limites qu’est un corps. Je soutiens que qui danse veut sortir de ce paradoxe, échapper à la gravité. Vaille que vaille. Juste pour un moment.
Tu disais dans L’Inde au pied nu à propos du bharata natyam que « Le système d’expression repose sur des signes et fonctionne comme une langue capable de suggérer le monde, un paysage mental.(1) » La danseuse frappe le sol, son de clochettes, déplaces ses mains en gestes expressifs, rapides, les adavus, et pare son visage de mille masques où passent furtivement toutes les émotions de l’univers, cet art spécifique dit de l’abhinaya. Elle danse un récit sur une scène qui est une page blanche et raconte une histoire qui ne s’adresse pas à l’esprit mais aux sens. C’est soudain un paysage intérieur rendu visible, inscrivant dans le corps, ce corps où la plupart d’entre nous n’habitent pas, toutes les nuances de la pensée. « Le paysage, en réalité, ne fait que changer puisqu’il est constitué pour une large partie d’êtres vivants, qui ne sont là que temporairement, qui transforment le paysage. Toute la vie est une dynamique, elle invente constamment. »(2) Ainsi, l’acrobate ouvrier escaladait-il les filins en fredonnant, transformant une machine solaire en échafaudage de lumière. Les mots chantent, les mots sont liés à la musique, pieds et poings liés. Dans ma mémoire, une main s’ouvre en alapadma, un geste qui veut dire soleil.

Une discussion est en cours pour savoir si les femmes doivent ou non continuer à porter le sari, c’est-à-dire continuer à s’enrouler chaque jour dans sept mètres de tissu coloré ou préférer d’amples pantalons, des tuniques longues plus commodes sur les mobylettes et les vélos. Dans les villes d’Europe où j’ai vécu, j’ai trouvé les femmes tristes, si souvent toutes de noir vêtues, silhouettes grises – habillées et si déshabitées – croisées à longueur de rue et, parfois, une, toute en couleurs, qui surgit, souvent venue d’ailleurs.
Le bras de la danseuse retombe, frôlant presque la courbe de la hanche à la lisière de laquelle le poignet, puis la main, s’abandonnent, c’est le dola, la posture féminine par excellence de cette danse. L’érotisme, la chaleur sont suggérés par un espace de quelques centimètres compris entre la hanche et la courbe du poignet, sur la fin l’avant-bras, une courbe répondant à l’autre, plus ample, de la hanche, pas plus. Dans le raqs égyptien, le bassin ondule, les bras se font torsades. Les femmes d’Afrique du Nord dansaient toutes couvertes et, avant de leur dénuder le ventre, il fallait ces vibrations de hanches, d’épaules, de dos pour que l’onde circule. Durant la danse de la jument où la femme se fait bête, elle porte un pot de terre sur la tête et, le tenant, contre le pot son bras forme un dola. Dans la musique carnatique du sud de l’Inde, ce bassin, cette hanche de terre, ce pot devient ghattam, que l’on frappe pour rendre un son très chaud et très clair à la fois.
Des femmes en sari marchent devant moi, jeunes, vieilles, souriantes, édentées, maigres, grasses, petites, sveltes, larges, grandes, toujours la taille découverte, et le costume les rend toutes belles. Elles marchent, elles dansent, elles sont dansées. Je songe à la rondeur de la danse odissi de Madhavi Mugdal, ce soir où je compris une fois pour toutes que tout part toujours de la marche – écouter le rythme avec les pieds, ouvrir sa danse aux quatre vents et, comme chez Pina Bausch, lancer nos cheveux en cascade au-dessus de nos peurs.
En Inde, la femme est sacrée. La vache aussi.
La première met au monde les hommes mais leur reste inférieure.
La seconde les nourrit mais est nourrie d’immondices.
Le sens du sacré, ici aussi, appartient-il au passé ?

C’est la nuit noire, humide, d’après la mousson. Depuis trois jours déjà se succèdent en permanence des rafales de pétards, des fusées qui s’élèvent et explosent quasiment dans les chambres. Le sommeil nous manque. Un brahame quelque part anime la séance du soir et chante, sans jamais couvrir le vacarme. Je rêve de silence. Il faut toujours aller au concert seul pour pouvoir faire en soi le silence après et conserver encore la voix. Nous avons tous plusieurs voix, notre voix parlée, notre voix chantée, notre voix silencieuse d’écriture, et celle muée que les hommes n’ont plus. Poètes, chanteurs et musiciens sculptent dans le silence comme les danseurs dans l’espace. Il y a un espace autour de la danseuse indienne, cet espace qu’elle traverse fait la danse. Tout part toujours d’une confrontation avec le vide et dans ce pays surpeuplé, le silence et l’espace manquent. J’aimerais descendre et danser dans ce temple improvisé au pied de l’immeuble, danser, avec une légère distance avec moi-même qui ferait croire que je ne suis déjà plus de ce monde, comme je l’ai vu parfois, danser avec joie, danser cette joie... mais je suis une femme, et blanche, ici je ne peux pas.
Je te rejoins là, dans Léger légère, cher Pierre, où tu écrivais que « Pourtant l’enfance n’est pas morte. Je veux parler de l’aptitude à s’enchanter des bruits, des couleurs, du silence et de la beauté des choses. Je veux parler du ravissement à se trouver devant la lumière changeante et les mouvements de la mer, avec une sensation ravivée par tout ce que l’on a pu voir, lire, aimer au cours du temps. Car le regard s’est fait plus tranquille et plus pénétrant. L’espace apparaît plus vaste encore qu’hier, et tout est transparence, fragilité. Mais pour accéder à cette joie légère, il a fallu renoncer un jour à l’enfance. Il a fallu opérer un tour de passe-passe et projeter au-devant de nous le pouvoir de lier le réel et le rêve dans l’immédiat enchantement de voir.(3) »

Elle m’a regardée longtemps cette vache rousse du fond de ses grands yeux cernés de noir. Elle se tenait, muette, dans la cage de son corps où elle n’était pas seule. Un petit lentement s’écoulait d’elle au milieu d’une rue de puanteur. Un petit fantôme qui de cet enfer ne saura jamais rien. Un jour j’ai vu sept fantômes, sept hommes rasés au corps totalement enduits de blanc, portant des tuniques précises, entre le hakama des Japonais et la camisole des aliénés. Ils dansaient utsuri – et selon la façon dont utsuri est écrit le mot signifie « déplacement, évolution, réflexion, projection, présence, métamorphose. »
Leur danse butô est une danse dans laquelle on ne s’identifie pas. Personne ne danse, personne ne se reconnaît, il n’y a rien d’autre à dire qu’être. A la fin, Ushio Amagatsu danse un arbre, avec son étrange jupe, son déhanchement, ses mains comme des branches, cette démultiplication de dola, il se dématérialise sous nos yeux, il quitte là son humanité, se désincarnant lentement, au rythme de la nature.
« J’écoute vivre dans la nuit la grande chose qui n’a pas de nom »(4). Je pense à toi souvent Pierre, j’espère que là où tu es tu y es bien, paisible, et je te revois masser une daurade au sel, préparer tes merveilleux nuages immaculés de caillé, tu sourirais à Mariel, tu dirais quelque chose de spirituel à un ami venu de loin et, l’oeil malicieux, tu fredonnerais peut-être...
L’avez-vous vu passer oyez, oyez
Le fameux temps passé, oyez, oyez

C’était ma posture préférée, je la travaille encore : Shiva se tient là, de sa main droite il apaise, son pied droit écrase l’ignorance, à l’autre bout de lui sa main gauche désigne son pied gauche, ce pied nu, levé, indiquant que l’on peut le suivre sans crainte, tandis qu’une autre de ses mains droites tient le premier son, une autre de ses mains gauches forme une tête de biche symbolisant l’esprit inquiet qui se stabilise avec lui, une autre main est un soleil, une autre une lune... ainsi sa danse divine créée l’univers et son cycle de saisons et si le dieu s’arrête de danser le monde alors redevient une illusion.

(c) Eva Cantavenera - ce texte a été publié dans le recueil Traces
Photographie d’Angélique Boudet

(1) Pierre Lartigue, L’Inde au pied nu, La Bibliothèque, 2000, p. 75.
(2) Gilles Clément, Toujours la vie invente, L’Aube, 2008, p. 31.
(3) Pierre Lartigue, Léger légère, La Bibliothèque, 2003, p. 199.
(4) Saint John Perse, Amers, Gallimard, 1957, p. 96.

Ce texte est paru dans Fario, n°9, décembre 2010.