Hildegarde et Wangari

" Il est une terre inconnue, loin à l’intérieur des hommes, où dans la matrice du silence le verbe met bas. Quête organique que celle de cette langue accouchée des origines, qu’ils sont si peu à s’en aller chercher. Ceux qui l’osent ont appris que l’écriture est habitée de sexualité comme le ventre, et qu’il faut s’y enfoncer avec la même ardeur que les consonnes masculines fouaillent la béance des voyelles dans la phrase. C’est au prix de cette conscience-là, et de l’enjeu qu’elle représente, que l’esprit circule entre les lettres et porte le souffle.
Les poètes le savent, les prophètes et les saints : que les mots sont aussi sexuels que le corps des femmes, et que le souffle les féconde s’ils se laissent épouser. Car c’est par eux que Dieux cherche l’homme. Et parfois le trouve."

Ceci, qui est si beau et vrai et me rappelle Erri De Luca debout à l’aube à étudier la Bible en hébreux, conduisant un camion de ravitaillement pendant la guerre de l’ex-Yougoslavie, observer, ne pas accepter la défaire, comprendre, donner un coup de main, tenter quelque chose. Il y a des hommes debout qui prennent le temps aussi de chercher avec des actes et des mots, qui fouaillent. Je pense à John Berger, aussi.

Ceci est une page extraite de La clôture des merveilles, un récent livre de Lorette Nobécourt sur Hildegarde de Bingen.
La Sainte.
La Docteur de l’Église.

En son temps, au XIIe siècle, Hildegarde éleva en Allemagne une abbaye, composa des musiques, écrivit ses visions, donna ses ordres et surtout, surtout, elle fut un très grand médecin, soignant avec plantes et minéraux - et quoi d’autres à l’époque ? Tant d’autres bonnes femmes périrent sur les bûchers, on le sait assez, lorsque la foi chrétienne remplaça les cultes païens, puis encore lorsque la science et la médecine furent aux mains des monastères. Il fallait supprimer les mauvaises herbes et tout ce qui pouvait faire ombrage à la puissance en place. Hildegarde non.

Elle a quatorze ans, elle prononce ses vœux et toute sa vie elle œuvre, les pieds dans la terre, les yeux au ciel, mystique bien évidemment mais néanmoins médecin c’est-à-dire attachée aux corps, à soulager les douleurs, supporter odeur, bile, bave, pus. Et plus elle vieillit, plus elle œuvre. Elle est dedans, dans la clôture, on pourrait la croire enfermée, limitée, elle ne l’est pas, elle est puissante, libre, et elle rayonne, jusqu’à aujourd’hui encore.
Elle laisse des notes, des mots, un souffle. Ce souffle, ce ruah qu’Erri s’en va chercher chaque matin dans son étude de la Bible et dont il parle si bien.

Ce souffle, ce presque rien dont toutes nos vies dépendent. Minuscule, comme ces graines aussi dont toutes nos vies dépendent.

Je parlais l’autre jour ici de la lenteur de nos cerveaux à percevoir, voir, reconnaître l’ampleur du massacre en cours. Que dire de la lenteur de l’Histoire faite par les Dominants. Il fallut neuf siècles au Pape pour reconnaître à Hildegarde toute la puissance que le peuple lui accordait déjà depuis longtemps par des dévotions particulières. Elle fut donc faite Docteur de l’Église en 2012.

Il y a des femmes debout. Artistes ou jardinières, partout. Aujourd’hui, des Hildegarde j’en connais plein, mais plein. En clôture ou en dehors, prises dans les rets d’un système mortifère, elles occupent tout l’espace, créées plus d’espace, d’air et d’espoir. Elles voient, elles œuvrent, plantent, sèment, conservent. Dont une parmi tant d’autres, Wangari Maathai, qui planta tant d’arbres, concernée, inspirée et qui travailla aussi les mots dans des livres extraordinairement engageant à l’action, comme Réparons la terre où elle explique son engagement et son enracinement spirituel.

"L’Église a en partie inventé le concept de sainteté dans l’intention d’exprimer sa gratitude aux personnes souvent nobles et fortunées qui avaient œuvré auprès des pauvres et des malades. Cette sanctification indiquait aux autres croyants que ces hommes et ces femmes étaient des héros et des héroïnes qu’il était recommandé de remercier, de respecter et d’imiter. Ni les saints ni les militants ne sont certes à l’abri de commettre des erreurs, nul n’est doté d’une perception ou de pouvoirs surnaturels, et ce ne sont tous que des êtres humains. Mais il nous revient de les récompenser en appliquant certains principes du mottainai : la gratitude, la volonté de chérir et non de gaspiller les valeurs qu’ils expriment à travers le monde."