Eudio : une ville en transition aux antipodes - Olivier Vachez

En Australie un simple lieu-dit a décidé, il y a deux ans, de se lancer dans le réseau des villes en transition.

Eudlo, est situé sur la Sunshine Coast, à une quinzaine de kilomètres de Nambour et à 150 kilomètres environ au nord de Brisbane, capitale du Queensland en Australie.

Je ne sais pas combien d’habitants compte Eudlo, mais pour vous donner une idée de la taille de l’endroit, si vous clignez des yeux un quart de seconde en passant en voiture par la rue principale, vous aurez raté la « ville » tant le lieu est minuscule.

La Sunshine Coast s’étend du nord de Brisbane jusqu’à Noosa, une ville balnéaire qui fait penser à Juan-les Pins, avec les surfers en plus. La côte et l’intérieur des terres sont magnifiques, mais attention danger. Le développement à outrance qui a défiguré le littoral au sud de Brisbane est maintenant à l’oeuvre sur la Sunshine Coast.

Les travaillistes, le parti politique au pouvoir actuellement dans le Queensland, pensent que plus la population est importante, plus il y aura de votants en leur faveur (!?). Et c’est ainsi que le système politique queenslandais favorise la venue d’Australiens depuis le pays tout entier. Résultat : construction à la va-vite de banlieues pavillonnaires au détriment de l’environnement naturel. Bien sur, ces nouvelles banlieues s’accompagnent de routes, autoroutes, centres commerciaux tentaculaires, pylônes électriques, etc.

Le koala, emblème du pays, déjà en danger d’extinction au niveau national, voit ici son habitat naturel disparaître pour faire place à toutes ces infrastructures. Et tout cela va très vite. La population humaine est exponentielle et le caractère des projets à venir pharaonique. Heureusement qu’il existe des initiatives comme « villes en transition » pour tenter de freiner un développement économique sans garde-fou qui n’a aucune considérations pour la planète et les générations à venir.

Qu’est-ce que le mouvement des villes en transition ?

De nombreuses informations sur le sujet sont disponibles sur internet. Inutile de tout reprendre mais voici un rapide résumé de l’histoire de ce mouvement et ce qu’il tente de réaliser.

Tout a commencé en 2005 à l’université de Kinsale en Irlande. C’est là que le principe des villes en transition a été imaginé. La toute première ville à s’y essayer a été Totnes au Royaume-Uni. Aujourd’hui 150 villes de par le monde ont officiellement rejoint ce mouvement.

Le principe des villes en transition est de réfléchir à des solutions pour tenter de répondre aux problèmes que le changement climatique et le pic pétrolier vont déclencher. Ces problèmes entraîneront des bouleversements que l’humanité peine à imaginer. Plus on attend, plus ces conséquences seront lourdes à porter pour les générations à venir.

Pour les habitants des villes en transition, si on attend que les gouvernements prennent l’initiative, leurs décisions seront trop timides pour changer les choses et arriveront de toute manière trop tard. Si on agit tout seul de son coté, le résultat sera trop minime pour faire une différence. En revanche, si on agit en commun, avec ses voisins par exemple, cela peut être suffisant pour infléchir à temps au niveau local, voire régional, la courbe actuelle qui nous mène vers de sérieux problèmes.

Le point essentiel de ce mouvement est de trouver les moyens de se défaire de la dépendance aux énergies fossiles, tel que le gaz, le charbon ou le pétrole. Plus facile à dire qu’à faire ! Le simple fait de se poser la question, nous amène à nous rendre compte à quel point nous sommes dépendants de ces énergies, pour nous déplacer, nous éclairer, nous nourrir, nous habiller etc. Des commodités que nous trouvons toutes " naturelles ", mais qui pourraient devenir inabordables dans les années futures si nous ne commençons pas à prévoir l’après pétrole, en changeant maintenant notre façon de vivre avec la planète.

J’ai assisté au début du mois de mai à la réunion mensuelle qui regroupe les personnes prenant part activement au projet d’Eudlo où voulant simplement en apprendre plus sur le sujet. Il a été question, ce matin là, de l’ouverture prochaine d’une petite coopérative où les clients pourront venir s’approvisionner en produits bio, locaux et de saison, de la création d’une carte-client (la carte E.C.O – Environment Community Organic) relative à cette coopérative, etc. Les militants de Seedsavers ont aussi distribué les graines de différents fruits et légumes que l’on ne trouve plus dans les supermarchés. L’équivalent de Kokopeli en France.

Un autre sujet abordé ce matin là, a été la permaculture. Bill Mollison et David Holmgren, deux Australiens, sont les concepteurs de cette philosophie de vie qui intègre les activités humaine dans les écosystèmes. Vaste sujet puisque les écosystèmes rendent la vie possible sur terre.
Un exemple de permaculture ? Les cochons-tracteurs !
Utiliser des cochons qui, en cherchant leur nourriture, vont aérer les sols sur une parcelle délimitée par des clôtures amovibles. Plus besoin de tracteurs, plus besoin de diesel, plus besoin de mécanicien. En prime, les cochons enrichissent la terre avec leur déjections. Lorsque l’on souhaite les faire travailler sur une autre parcelle de terrain, il suffit de déplacer les clôtures.
Les différentes techniques de permaculture sont applicables à des fermes à échelle humaine. Ce qui correspond parfaitement à l’esprit des villes en transition puisque le pic pétrolier sonnera le glas des monocultures s’étendant à perte de vue, gourmandes en engrais, produits chimiques, fuel.
Tenter de trouver des moyens de se défaire de l’utilisation du pétrole et de ses dérivés n’est pas chose aisée. Surtout dans un pays comme l’Australie, qui a été bâti sur le « tout- voiture, tout-pétrole à bas prix », mais les solutions existent.

Le mouvement des villes en transition est apolitique. Les gens y adhérant mettent en commun leurs idées et les réalisent. Ce n’est qu’un début. Dans quelques années, ce genre d’initiative sera beaucoup plus populaire qu’aujourd’hui.
Souhaitons que cela soit, de par le monde, le commencement d’une nouvelle ère, celle qui pourrait bien faire de la société humaine toute entière un écovillage global, respectant la nature et les différence entre les peuples.

En apartée…

Pour finir, laissez moi vous parler un peu plus en détail de Noosa, ville que je mentionne au début de cet article.
Tout y est parfait, calme, mignon, bien rangé, moderne, organisé, à la mode, propre, artificiel, sans âme. Ce que l’on qualifie de « White Trash » en anglais.
Un jour, j’ai pu observé les jardiniers de la ville faire le « ménage » sur une plate-bande, à grand renfort de souffleur à moteur, l’une des pires inventions de l’ère moderne. Machine inefficace, bruyante, polluante. Le travail de ces jardiniers consistait à débarrasser le sol des brindilles et feuilles mortes tombées de l’arbre surplombant la-dite plate-bande. On ne sait jamais, des maladies pourraient s’y développer. Alors prudence !
Noosa est tellement stérile que les moustiques y sont pratiquement inexistants, un comble sous un climat tropical ! Pareil pour les fourmis éliminés à grands renforts de produits chimiques par les services de la ville. Tout ce que l’on ne peut contrôler, on élimine.
Les habitants de Noosa, sont tous beaux, tout du moins s’efforcent de l’être, à grand renforts de jogging ou de séance de gym dans la dernière salle à la mode. Dans son ensemble de sport branché, c’est à celui ou celle qui aura les cheveux les plus blonds, le plus beau bronzage, le plus beau corps… mais toujours pas d’âme avec qui converser.

Je connais Noosa, j’y ai travaillé comme pizzaiolo et livreur de pizzas à mi-temps. Un soir, une de ces livraisons m’a amené dans une banlieue pavillonnaire dont je ne soupçonnais pas l’existence, « Noosa Springs ». L’entrée de cette banlieue est contrôlée par un portail électrique commandé par un gardien de sécurité. Avant de pouvoir aller livrer ma pizza, j’ai du décliner mon identité et expliquer la raison de ma présence aux portes de ce « paradis » bien gardé.
Le gardien a relevé le numéro d’immatriculation de la voiture de livraison, l’heure de mon arrivée, estimé l’heure de mon départ, avant de m’expliquer où je devais me rendre pour livrer cette pizza. Il était très important, m’a-t-il dit, de ne pas m’éterniser à l’intérieur. Avec l’ambiance régnant à l’extérieur du « château-fort », j’aurai pu lui signifier que ce n’était certainement pas mon intention, mais je suis resté bouche-bée en voyant la lenteur avec laquelle le portail électrique s’est ouvert. Les habitants de cette banlieue ne doivent jamais être pressés ! A l’intérieur, des maisons sans âmes, toutes semblables les unes aux autres, sont bordées de jardins rectilignes recouvert de gazons parfaitement tondus. Surtout ne pas laisser la nature faire preuve de fantaisies. Garés devant presque chacune de ces maisons un, voire plusieurs gros 4X4, qui n’ont jamais vu la poussière.
L’Australie matérialiste à son apogée !
J’ai livré ma pizza et suis bien vite parti de cet endroit dénué de tout caractère sans envier les gens qui y vivent.
Noosa est une petite bulle de sérénité artificielle et ennuyeuse. La banlieue ultra-protégé de « Noosa Springs » est une bulle d’ennui, à l’intérieur même de Noosa.

Vous connaissez peut-être la série télévisée anglaise des années soixante/soixante dix « Le prisonnier » ? Cette série avait pour décor « le village » dont le héros ne pouvait jamais s’échapper. L’atmosphère de Noosa me fait penser à ce village. Vous aurez compris que pour les habitants de Noosa, les préoccupations qui motivent les gens des villes en transition sont un mystère complet.

Olivier Vachez, mai 2010

Plus d’infos :
http://www.transitionnetwork.org/ pour des infos plus complètes en anglais
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ville_... pour des infos en français

La revue Silence a récemment sorti un numéro consacré aux villes en transition

Pour avoir une idée de l’ambiance sympathique qui règne à Eudlo.