Et voilà... - Nazim Hikmet

Je suis dans la clarté qui s’avance
Mes mains sont toutes pleines de désir, le monde est beau.

Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres,
Les arbres si pleins d’espoir, les arbres si verts.

Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers.
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.

Je ne sens pas l’odeur des médicaments.
Les œillets ont dû fleurir quelque part.

Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,
La question est de ne pas se rendre…

Pendant sa captivité Nazim Hikmet écrivit ce texte à sa femme.

Nazim est né en 1901 à Salonique, mort en 1963 à Moscou.
Condamné à mort en 1933, puis gracié.
En 1938, il est encore condamné à 28 ans et 4 mois de prison.
C’est un communiste, marxiste, socialiste, anti-nazi, anti-franquiste.
Il reste 12 ans enfermé.
Il écrit.
En prison.
En 1955, prix nobel de la Paix - avec Neruda.
Vit en exil, en Pologne.
Et meurt à Moscou.
Ses poèmes sont publiés en Turquie en 1964 seulement après une interdiction de près de 30 ans. En 2002, le ministre de l’Intérieur de Turquie demande à ce que le poète soit rayé des registres d’état civil.

L’ordre est clair : enlevez-leur les mots, les traces, les noms, les identités, les éditions, les lecteurs, les autres, faites-les taire, supprimez-les au besoin, mais faites-les taire... que l’on puisse continuer tranquillement notre course au profit, notre paix de pacotille, notre confort égoïste, nos trafics, nos richesses.
Les sous-sols de la mémoire de tous les états sont pleins de ces fantômes qui pourtant ne se taisent pas.
N’est-ce pas ?
J’enfonce cette porte ouverte sur un silence qui n’en finit pas de parler.

Je ne sais pas dans son roman, De A à X, si John Berger a puisé là, précisément dans la vie de Nazim, à pleines mains, ou dans celles d’autres prisonniers, ces milliers de prisonniers de droit commun, hier, aujourd’hui, encore.

En 1995, l’écrivain populaire Ken Saro-Wiwa, pendu avec 8 militants de sa tribu Ogoni pour s’être opposés aux activités de Shell au Nigéria.

En 2004, Shi Tao, journaliste et poète, prisonnier d’opinion, condamné à 10 ans d’enfermement en Chine. Un mail envoyé résumant un communiqué concernant Tien an Men, ses coordonnées électroniques transmises par Yahoo ! aux autorités chinoises, deux procès sans possibilité d’avocat.

Pour les 28 femmes assassinées en 2005 à Ciudad Juárez et à Chihuahua, au Mexique, ces 28 qui rejoignent les 400 autres sans que personne jamais n’enquête, pour elles, je n’ai pas trouvé de visages.

Quelques exemples.
Entre autres = 11 lettres sur ces deux mots recouvrant des milliers d’autres visages.

Les visages de A et de X dans le roman de John Berger nous les avons : ce sont ceux du Fayoum au début et à la fin du livre, ce sont ceux qui sont sans âge, les nôtres.
A écrit à X qui parfois lui répond depuis la prison. Ils ne peuvent pas s’aimer, ni se toucher, ni se parler, ni rien. Chacun de son côté de la vie, en lutte. Des prénoms, des lieux, des images, d’ici, de là-bas : universel engagement de tous ceux qui traversent ce livre et que l’on reconnaît forcément. Le but n’est plus de se cacher. Le but est d’arrêter d’avoir peur.

" Cam Yücel raconte
Yakov a sept ans et il demande à un ami : Comment l’homme est-il capable de tout voir de ses yeux si petits ? Il voit une ville entière, un large boulevard, comment tout cela peut-il entrer dans un si petit œil ?
Eh bien, Yakov, j’ai envie de répondre au garçon, pense à tous les détenus de cette prison, disons mille. Et pense à leurs yeux, devenus immenses à force de vouloir voir le monde extérieur. Comment se fait-il, d’après toi, Yakov, que tant d’yeux soient confinés dans un si petit espace ?"

Le texte est sur une page non numérotée, entre 165 et 168.

Eva Cantavenera
Septembre 2009

Le poème de Nazim se trouve dans le recueil Il neige dans la nuit et autres poèmes.
De A à X est paru au Seuil en 2009. Merci à Cristina de m’en avoir parlé.
Amnesty International

2 Messages de forum

  • Et voilà... - Nazim Hikmet 11 octobre 2011 08:48, par Roger Bergeras

    La Turquie rend sa citoyenneté à Nazim Hikmet, auteur exilé
    Plus de 25 ans après sa mort, le gouvernement corrige ses erreurs.

    le mardi 06 janvier 2009

    Nazim Hikmet avait été déchu de sa citoyenneté turque en 1950, accusé de convictions marxistes assez mal vu par le pays, et il dut fuir la Turquie après un séjour douloureux et prolongé en prison. Mort en exil à Moscou en 1963, il a pourtant opéré une véritable révolution dans la poésie turque au cours des années 30 et son travail a été traduit en plus de 50 langues.

    Citoyen renégat aux yeux du gouvernement turc, plus de 25 ans après sa mort, voilà que Cemil Cicek, député a décidé le gouvernement de son pays à changer la situation. « Les crimes qui ont forcé le gouvernement à lui ôter sa nationalité à cette époque ne sont plus d’actualité aujourd’hui », a-t-il expliqué.

    Ainsi, voilà qu’à titre posthume le poète se trouve réhabilité par un décret gouvernemental, signé hier par le conseil des ministres. Pour certains, ce geste est un pas significatif vers l’acceptation des différences d’opinion, de langue et d’appartenance ethnique, indispensable pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.

    Reste toutefois la question des restes du poète qui fut inhumé à Moscou, mais sur ce point le gouvernement tient une position claire : c’est à la famille de décider si elle souhaite que cela soit fait. Considéré comme un moderne par les universitaires aujourd’hui, om n’était jamais revenu en Turquie et avait rédigé bon nombre de ses poèmes dans les geôles du pays.

    Il reçut durant sa vie le soutien d’auteurs comme Jean-Paul Sartre ou d’artistes comme Picasso. Sa poésie était restée interdite en Turquie jusqu’en 1965, et même après la levée de l’interdiction, les copies des livres étaient dissimulées de crainte que l’on ne soit assimilé à un sympathisant communiste. En 2000, un demi-million de Turcs avait demandé au gouvernement que soit réhabilitée la mémoire du poète

    http://www.actualitte.com/actualite...

    Pour compléter votre fiche/ Nazim brûle toujours pouréclairer notre route
    Roger

    • Et voilà... - Nazim Hikmet 27 février 2013 09:27, par MAJZER Jean-Pierre, français d’origine polonaise.

      Je suis ému par cette évocation. Je dirai un poème en hommage à Nazim Hikmet à Noirmoutier, le 17 mars, dans le cadre de la francophonie pour exprimer mon indignation, lui rendre justice, et le remercier de tout ce qu’on lui doit.
      Jean-Pierre MAJZER, professeur honoraire