Energie nucléaire : l’impossible choix - Eerik Wissenz

Dans son rapport de Pékin du 17 novembre 2010, l’Agence Internationale de l’Energie a reconnu l’existence du pic pétrolier (peak oil). Il était temps... Les (rares) articles de la presse française qui traitent (rapidement) la question reprennent en chœur l’optimisme de façade de l’Agence. En effet, il n’y a pas d’autres sources de pétrole et aucune qui puisse être exploitée d’ici 2030 assurant le même niveau délirant de production que le "tout pétrole" permettait jusque-là ; les énergies non-conventionnelles (gaz bitumeux et autres) sont du pétrole non-abouti (donc moins efficaces), lentes et très coûteuses à exploiter ; d’ailleurs pour activer les machines permettant de les exploiter il faut... du pétrole ; les centrales nucléaires sont vieillissantes partout et les caisses de l’Etat sont vides pour les rénover. Mais pourquoi nous obstinons-nous dans l’impasse du nucléaire ? Rappel sur les dangers de la menace nucléaire.

Notre vie quotidienne est pleine de choses dangereuses : prises électriques, séchoirs à cheveux, couteaux de cuisine, voitures, produits chimiques, etc., et nous acceptons tous ces dangers qui pourtant nous facilitent la vie. Nous savons que l’amiante a été un matériau de construction largement répandu et qu’il a malheureusement fallu que beaucoup de gens contractent de graves maladies à son contact pour que sa toxicité soit reconnue au titre de CMR (soit « produit chimique cancérigène, mutagène et toxique pour la reproduction »), notamment par le travail de M. Pézérat. Ainsi donc depuis que nous pouvons mesurer la réalité complète du problème, les chantiers de désamiantage se multiplient . [1]

Avec l’énergie nucléaire la question est de savoir si le danger est du même ordre que celui d’une prise électrique ou si c’est un risque inutile que nous devrions redouter ? Depuis quarante ans aucune solution de traitement sécurisé et économique des déchets radioactifs n’a encore fait ses preuves. Nous continuons donc à stocker des déchets nucléaires éternellement [2] sans que le coût total ne soit reporté sur nos factures d’énergie. Lorsqu’il arrive que des entreprises nucléaires ne soient plus en mesure d’assumer ces coûts, l’état est obligé d’en prendre la responsabilité. Mais la plupart du temps, comme il ne peut lui-même le faire ce sont les générations futures qui vont prendre ces coûts en charge soit, dans le meilleur des cas, d’un point de vue financier soit, si tout ne se passe pas pour le mieux dans notre monde idéal, en en subissant les conséquences sur leur santé.

Ensuite, s’il est préoccupant de songer qu’à long terme l’énergie nucléaire nous coûte beaucoup plus cher que nous ne l’imaginons, cela l’est plus encore de se figurer la grande stabilité politique nécessaire à l’utilisation de l’énergie nucléaire. En effet, l’instabilité politique multiplie les risques : les équipements nucléaires sont mal gérés ou mal protégés et les déchets mal stockés. Plus le temps de stockage des déchets est long, plus le pays ou l’organisation qui stockent ces déchets peuvent être fragilisés par un conflit, un coup d’état, une crise économique, une incompétence politique ou tout autre facteur imprévisible. Et il ne suffit que d’un seul de ces facteurs pour qu’une catastrophe ait lieu. Certes, nous avons utilisé l’énergie nucléaire depuis plus de quarante ans mais l’important est de comprendre que sans plan réel de traitement des déchets radioactifs, quarante ans ne sont rien comparés aux centaines d’années de stabilité et de prospérité perpétuelles indispensables à une vraie gestion de l’énergie nucléaire.

Pire, l’utilisation de l’énergie nucléaire implique le développement d’une technologie spécifique et par conséquent si nous l’utilisons beaucoup, elle continuera à se développer au détriment d’autres énergies. Disposant de moins de moyens, les pays pauvres n’ont la plupart du temps pratiquement pas d’autres options que d’utiliser les technologies développées par les pays plus riches. En raison des coûts initiaux du nucléaire ou, par exemple, d’un embargo, les pays pauvres qui ne peuvent utiliser l’énergie nucléaire n’ont donc actuellement pas d’autres choix que de se tourner vers une énergie moins chère, c’est-à-dire pour l’instant le bois ou le pétrole. Si les pays riches ne développent pas d’alternatives énergétiques, quand les réserves de bois et de pétrole s’épuiseront, les pays pauvres se trouveront alors en situation de catastrophe écologique et sans source énergétique pour la gérer. Ainsi, si l’on pourrait soutenir que l’investissement dans l’énergie nucléaire est une solution pour les pays riches sans qu’elle le soit pour les pays pauvres, ces derniers vont par conséquent continuer à consommer plus de bois et de pétrole. Et si ces facteurs ne sont pas pris en compte dans notre gestion du nucléaire, la « solution » nucléaire n’est donc qu’une illusion économique doublée d’un risque inutile.

Cet article n’a pas pour objectif de comparer les différentes formes d’énergies mais nous devons tout de même garder à l’esprit que les éoliennes, les panneaux solaires ou un dispositif de micro-hydraulique sont des technologies qui peuvent, si besoin, être laissées sans surveillance. De même, elles sont difficilement transformables en armes de destruction massive... Il apparaît donc que le choix des énergies éolienne et solaire dans les pays riches aurait pour conséquence de rendre ces technologies moins chères ce qui leur permettrait (peut-être) de devenir une option pour les pays pauvres.

S’il fallait choisir entre les dangers du réchauffement climatique et ceux de l’énergie nucléaire alors peut-être que l’option nucléaire serait préférable. Mais est-ce que ce choix est un vrai choix ?

Si les partisans de l’énergie nucléaire calculaient tous les coûts et tous les risques – construction des réacteurs, sécurité du personnel, traitement des déchets, risques sanitaires, risques écologiques, risques de guerre nucléaire – et s’ils démontraient que toutes les autres options énergétiques sont moins efficaces, alors nous nous rangerions peut-être à leurs côtés. Mais à notre avis de jeunes citoyens la situation actuelle est la suivante : le nucléaire que nous utilisons est une technologique faussement économique qui risque de détruire notre socle génétique, ainsi que celui de la nature et qui engendrera des conséquences financières, sanitaires et écologiques lourdes pour un nombre incalculable de générations futures.

Par rapport aux énormes dépenses engagées pour développer l’énergie nucléaire, les participants de la guerre froide avaient besoin d’une application de cette énergie en dehors de la production des bombes (qui ne sont utiles que dans une guerre de destruction totale). La technologie nucléaire n’a pas à l’origine de justification économique en dehors de la guerre et nous ne devons pas être étonnés qu’elle n’ait toujours pas de justification économique aujourd’hui.

Notre problème actuel n’est pas de choisir entre deux énormes risques de destruction massive. Notre problème est notre manque d’imagination car nous cherchons à développer les énergies renouvelables à l’intérieur d’un système d’énergie centralisé construit autour des énergies du pétrole et du nucléaire. Ces technologies étaient prétendument peu coûteuses mais nous savons aujourd’hui qu’elles sont en réalité onéreuses et peu durables. Les technologies de substitution existent mais elles sont adaptées à un système d’énergie décentralisé où les lieux production de l’énergie sont proches des lieux de vie et de travail des utilisateurs. Cela nous demandera peut-être un effort d’imagination de le comprendre et de le mettre en place mais il en va de la survie de l’humanité.

(c) Eerik Wissenz (octobre 2007)
(traduit de l’anglais par E. Cantavenera)
Article paru dans Le Grand Soir.
Lire aussi La question de l’énergie et le solaire thermique et Se protéger de la radioactivité ?
Et l’entretien avec Michel Fervex suite à l’accident de Fukushima (avril 2011).

Notes :
1. Voir le site Oleocene.
2. La recommandation finale de la conférence européenne de Dresde de 2003 était de « bannir totalement la production et l’utilisation de l’amiante, et ce à l’échelle mondiale » (source Organisation Internationale du Travail).
3. La demi-vie des déchets radioactifs est de 24 100 ans pour le plutonium239 et de 4,5 milliards d’année pour l’uranium238.
Sur les dépôts sauvages d’uranium en France, voir le reportage de l’émission "Pièce à conviction : le scandale de la France contaminée" diffusée en février 2009. Plus d’infos sur le site du Réseau Sortir du Nucléaire et l’Observatoire du Nucléaire.

Merci à Xavier Rabilloud du Réseau Sortir du Nucléaire pour ses remarques constructives.

1 Message

  • Energie nucléaire : l’impossible choix 12 mars 2011 12:25, par grabotte

    on assiste ce soir au triste résultat pour le japon qu’en sera t-il demain comme on est triste de tout ce progrés qui détruit à une vitesse sans pareil