Dérives des Humains : Déforestation

J’avais attendu longtemps, le temps de me fortifier du dedans, de prendre place parmi mes frères et ce fut long, de la lenteur d’un temps qui échappe aux créatures qui vivent, meurent et que parfois on laissait jadis pourrir à ciel ouvert à mes pieds, entourées de pierres bien choisies, le front tourné vers la terre, dépouilles prêtes à revenir à l’humus. Les enfants qui me pliaient du temps que j’étais jeune et gracile, qui me tiraient les branches et m’asticotaient les bourgeons, sont devenus adultes et venaient ensuite reprendre souffle, appuyés contre moi, cherchant fraîcheur et calme, ou ne me voyant plus, s’en allaient ailleurs, oui, je suis d’une forêt qui fut de moins en moins fréquentée. Il faut maintenant sept paires de bras pour faire mon tour et avec leurs petites mains aussi dérisoires qu’inutiles les voilà qui ont crée ce qui va m’achever. Deux enfants d’autrefois devenus grands sont venus s’attacher contre deux d’entre nous il y a peu, deux pour les centaines de milliers que nous sommes, muets, incapables de fuite, subissant. D’autres sont venus que je ne connais pas et ils ont délogé les enfants. Tout est couché au sol, ceux que j’ai vu debout, avec qui par mes racines plongeantes et mes branches vives je communiquais ma perception, mon intime respiration, ceux qui...
Ra ta ta ta ta tac...
- Pan dans le vif !
- Encore combien ?
- Deux trois jours...
- Et ça part où tout ce bois ?
- Sais pas...

* Cette Déforestation est une vision d’Anne Steinlein à laquelle j’ai eu envie de faire écho. Tous droits réservés sur cette image. Merci à elle de s’être prêtée au jeu.

(c) Anne Steinlein & Eva Wissenz