De l’homme-joie

"Nous massacrons toute la douceur de la vie et elle nous revient encore plus abondante. La guerre n’a rien d’énigmatique - mais l’oiseau que j’ai vu s’enfuir dans le sous-bois, volant entre les troncs serrés, m’a ébloui. J’essaie de vous dire une chose si petite que je crains de la blesser en la disant. Il y a des papillons dont ne peut effleurer l’aile sans qu’elles cassent comme du verre. L’oiseau allait entre les arbres comme un serviteur glissant entre les colonnes d’un palais. Il ne faisait aucun bruit. Il était aussi simplement vêtu d’or qu’un poème. Voici, je me rapproche de ce que je voulais vous dire, de ce presque rien que j’ai vu aujourd’hui et qui a ouvert toutes les portes de la mort : il y a une vie qui ne s’arrête jamais. Elle est impossible à saisir. Elle fuit devant nous comme l’oiseau entre les piliers qui sont dans notre cœur. Nous ne sommes que rarement à la hauteur de cette vie. Elle ne s’en soucie pas. Elle ne cesse pas une seconde de combler de ses bienfaits les assassins que nous sommes."

in Christian Bobin, l’homme-joie, p. 14-15, L’iconoclaste, 2013.