Colloque : Qu’est-ce qui se cache dans le sacré et dans la nature ?

Nous sommes au bout du monde, un Islandais interroge la toute-puissante Nature sur le sens de la vie... Giacomo Leopardi a imaginé ce dialogue en 1824 et pose la question de savoir ce que peut réellement l’homme face à la puissance démesurée du phénomène naturel. L’homme est faible et il a peur, c’est humain. F. Terrasson a merveilleusement décrit cette peur de la nature et toutes les tentatives modernes d’assujettissement du sauvage à des critères humains. La nature moderne d’accord mais façonnée par nous. Or, nous en revenons à ce dialogue de Leopardi : la nature existe indépendamment de nous et ce pouvoir du vivant échappe à l’humain (même s’il peut passer par lui).

Dans ce que j’ai pu voir sur le terrain dans d’autres cultures que la nôtre, c’est ce pouvoir du vivant qui est honoré ou redouté sous des formes de nature sacralisée. C’est la reconnaissance humble de cette puissance qui motive beaucoup d’écologistes de terrain à proposer des solutions alternatives utiles (Steiner, Rabhi, B. Roy...). Et c’est la crainte de cette même puissance qui, par exemple, dans certains endroits du Maghreb fait que les femmes résistent à l’utilisation de la cuisson solaire car elles croient que la force du soleil est si terrible qu’elle ne peut toucher les aliments sans danger.

Au cours des siècles, l’humain a façonné le fait religieux pour appréhender et organiser ce mystère en se positionnant par rapport à lui : soit c’est interdit (et on s’en éloigne), soit c’est sacré (et on cherche à s’en inspirer). On peut donc penser que re-sacraliser la nature serait une tentative permettant de freiner les avancées faustiennes d’un certain monde scientifique et invitant les autres à s’inspirer d’une nature idéalisée. Mais c’est encore placer la nature à l’extérieur de nous alors que nous sommes avant tout des êtres naturels, (preque) entièrement composés de nature.

L’actualité nous dit assez que la puissance créatrice de la nature reste invisible et bien peu prévisible. Ce qui s’y passe échappe à nos sens, comme si la nature était invisible. Ainsi, dans la crise écologique que nous traversons, il me semble que c’est cet invisible qui revient en force et nous questionne. De multiples dangers menacent réellement notre équilibre vital : perte de biodiversité, semences génétiquement modifiées, pollutions de l’air, toxicité de nombreux matériaux et produits, déchets nucléaires, résidus de pesticides dans les sols, les rivières, les aliments... que nous ne percevons pas. Du moins en France, nous ne les percevons pas tandis qu’en Inde, par exemple, la réalité du drame des OGM pousse au suicide depuis des années un fermier toutes les demies-heures.

C’est donc un retournement qui s’opère entre le visible et l’invisible pour reprendre le titre de l’essai de Merleau-Ponty. L’invisible moderne occidental n’étant plus mystérieux ni sacré mais chargé de poisons déchets produits par notre fonctionnement hyper-industriel. Et en dépit de toute notre science, nous ne savons que faire de cet invisible qui dérange le mythe sacré d’une science entièrement bénéfique.

Les cultures traditionnelles ne sont pas déconnectées de leurs perceptions, les artisans, les paysans, les femmes semencières, tous sont conscients de la présence bien réelle de cet invisible pouvoir créateur du vivant dont ils dépendent. Tous subissent très concrètement l’impact de nos invisibles (pour nos yeux) pollutions et avancées technologiques. Pour eux, la question du sacré de la nature ne se pose pas : la nature nous dépasse et à ce titre elle est sacrée, il est possible de travailler avec elle mais certainement pas de la supplanter ni de la contrôler.

On le sait, l’étymologie de religion c’est « relier ». Or la science moderne a tout étudié dans le détail, séparant les éléments pour les mieux comprendre. Nous vivons un moment de culture très atomisé, chacun avec ses outils nomades, et bien souvent, plus nous sommes technologiquement connectés plus nous nous sentons déconnectés et impuissants. Pour l’homme moderne des pays riches, l’écologie me semble être le nom d’une urgente invitation à se relier à une réalité physique et émotionnelle pour retrouver la conscience de ses multiples liens, et notamment du lien « sacré » c’est-à-dire « important », « vital », « essentiel » avec la nature dont nos vies dépendent.

Présentation rapide de mon parcours. Il y a une dizaine d’années, j’ai enseigné à Paris-IV Sorbonne en tant qu’allocataire de recherche dans le cadre d’un doctorat sur la pensée de G. Leopardi. Il y a dans le travail de Leopardi un appel à l’action que la traduction de quelques-uns de ses textes m’a permis d’approfondir. J’ai donc décidé de quitter Paris pour un atelier d’écriture dans une unité de soins palliatifs. Aujourd’hui membre des Journalistes pour la Nature et l’Environnement, je m’occupe d’un réseau de diffusion d’énergie solaire en accès libre (Solar Fire.org), d’un modeste site d’artistes sur l’écologie (NaturalWriters.org) et d’une agence d’édition de sites sous logiciels libres(SiSustainable.com).

Eva Wissenz, décembre 2011.

Proposition de communication pour le colloque Y a-t-il du sacré dans la nature ? qui se tiendra en 2012.