Clans paisible village ?

A deux pas de Nice, créativité et écologie au quotidien

Les hasards font les rencontres qui font les hasards… De l’Ariège à la Corse en passant par Marseille, nous arrivions à Clans en suivant le fil d’une amitié naissante avec Olivier.

Revenu d’Australie où il faisait le guide nature pour des touristes en mal de retour aux sources, Olivier est plus que motivé par l’écologie. Rien de vide pour lui dans ce mot que beaucoup agitent comme un ballon dégonflé mais, au contraire, une vision dynamique de l’homme, une espérance de voir un jour les humains respecter et ressentir la nature dans toute sa force et sa beauté sans l’exploiter à outrance, une écologie de consciences, de gestes et de pensées, un souci de cohérence qu’il défend en permanence.

De l’immense Australie donc à Clans, minuscule village des Alpes-Maritimes où il a posé ses valises, la route du retour dut demander un certain courage, celui qui avait plu à Eerik en rencontrant Olivier sur un chantier, celui qui m’avait plu en l’écoutant raconter les Aborigènes le temps d’une nuit en mer.

Dans ce village pas du tout écologique, voire conservateur, Olivier cherche vaille que vaille à partager sa passion et y a créé l’association « Bien-être et écologie au Vallonnet ». Point de new-age mais la simple volonté de contribuer à une ouverture des esprits et de réunir des acteurs locaux de l’écologie lors d’un marché annuel sur la place de l’église.

Emballé par les énergies renouvelables et par notre cuiseur solaire à partir de bouts de fer et de miroirs de récupération, l’idée avait germé de nous faire venir à Clans pour en construire un à plusieurs chez Véronique, l’une de ses amies. Réunir, apprendre, partager, autant que possible, l’idée nous plaisait. Sandrine venait de Marseille, RV tout juste rentré du Mali arrivait de l’Ariège et Basile descendait de Paris pour essayer de filmer ces moments.

Nous arrivions de Corse en bateau, excités par cette nouvelle aventure, fatigués par le voyage et les rigueurs de l’hiver ; péniblement, nous nous décollions, Eerik et moi, de la moquette des absurdes salons chic où nous avions dormi. Sirène. Côte. Nice. Bord de mer. Sirène encore. Cette côte rongée par les constructions. De loin un air d’Italie. Un air vague. Puis directement la route vers la montagne sans la montagne. Où sont les Alpes ? C’est la première fois qu’Eerik vient par ici et je piaffe d’impatience de lui faire découvrir les sommets seigneurs mais tiédis à mesure que nous roulons, puis refroidis complètement. Que s’est-il passé dans cette vallée ? Qui a décidé de toutes ces constructions, usines, dépôts, centres commerciaux massacreurs de paysage et de nature ? Enfin soudain, au détour d’un lacet, d’un seul coup toute la montagne est là, intègre, compacte, odorante.

Quelques boucles plus haut, à 641m d’altitude, nous revivons. Nos yeux s’apaisent dans la beauté de la moyenne Tinée. La forêt du Tournairet alentour semble relativement préservée et le clocher de Clans fait l’effet d’un phare dans une oasis de vert. A mesure que nous progressons dans ce village de poupées aux murs ocres, j’ai pourtant l’esprit qui se serre un peu : je sens le village, l’esprit du village, l’étroitesse des esprits, l’immobilisme séculaire et je pense au courage du boulanger dont Olivier nous a déjà tellement parlé.

Olivier nous accueille sur la place d’une énorme église à la façade baroque. Autour, les maisons splendides semblent s’enrouler, cherchant protection contre le symbole. Eric, un copain d’Olivier, passe à moto nous déposer son poste à souder et nous invite à passer le voir pendant notre séjour. Poussant la porte du petit studio qu’il habite sur une piazzetta voisine mon cœur se serre et admire alors la ténacité d’Olivier. Un homme d’espace obligé de vivre dans un studio-cellule de 20m2 – et combien d’autres dans ce cas faute de ne pouvoir payer de grands logis aux loyers délirants, même dans les villages ? Olivier s’en moque, il a mis du jaune soleil dans le studio, il dort, il mange, il lit là, sa vie est ailleurs je crois, à l’intérieur. Il nous mène à la décharge où il a mis de côté des miroirs et de la ferraille pour le cuiseur solaire, puis part pour sa formation d’éducateur nature en milieu scolaire, nous laissant son frigo plein de victuailles bios, ses clefs, sa maison, ses super livres et sa confiance. Le temps de nous présenter Véro, chez qui nous ferons la formation, de nous reparler du boulanger, d’Eric et Lydie, et file.

Comme souvent, nous sommes donc dans un nouvel endroit en étrangers, observés par les curieux, questionnés par les plus téméraires, mais généralement hâtivement scrutés et ignorés. Véronique en sait quelque chose, elle qui s’est installée au village depuis des années sans avoir jamais vécu autrement que selon ses convictions. Des convictions fortes et claires, affirmées joyeusement : l’école à la maison pour les enfants, médecine naturelle, cuisine maison et biologique autant que possible, sweat loge et étude de la communication non violente qui font maintenant son quotidien. Elle n’a rien d’une anarchiste amère ou d’une hippie nostalgique : chaleureuse, dynamique, généreuse, olympienne, on se sent immédiatement bien chez elle qui nous accueille tous dans sa maison rose pleine d’histoires avec une simplicité désarmante (mais personne n’était armé).

Les participants arrivent au fur et à mesure, chacun prend ses marques, entame la rencontre avec l’autre. Bien que tendue parce que je n’ai jamais fait de formation de ce genre ni construit de cuiseur solaire, je me sens pleine de reconnaissance de leur venue et de leur intérêt pour ce projet. La maison de Véro est apaisante, depuis le jardin on peut voir tout le village et je suis assez fascinée par sa beauté architecturale, un air sincère d’Italie, une histoire séculaire et une splendide collégiale du 12e s. entourée de platanes et de tilleuls, une beauté hélas complètement sous perfusion puisque pratiquement personne n’y cultive plus rien. Les habitants, comme ceux des autres villages perchés des alentours, dépendent pour le ravitaillement d’un énorme supermarché, 35 km plus pas. Où est-elle l’église si riche censée s’occuper de ses ouailles ? Comment feraient-ils tous si demain l’absence d’essence les contraignait à l’immobilité ?

Un soir, nous nous décidons enfin et nous allons acheter du pain chez le fameux boulanger. Repasse devant l’église, ruelles, rires d’enfants, façades roses, et sur un mouchoir de poche de place, l’échoppe où l’on rentre à deux pas plus en se tenant face au four. Le gars s’appelle Jean-Christophe, cheveux de farine et visage avenant, un vrai boulanger de cinéma. Il s’est installé ici depuis quelques années. D’où vient-il ? Aucune idée. Mais il a de la détermination lui aussi à n’utiliser que des farines biologiques et à moudre son grain lui-même, à la meule de pierre, au moulin du village, comme avant. Arrêté depuis 1955, ce moulin du 16e s. avait été remis en marche en 2000 par l’association de la Garbière et une fois par semaine, Jean-Christophe répète les gestes ancestraux. Il sort chaque soir des pains complets, aux noix4, aux olives, et une miche au petit épeautre. Le grain vient pour l’instant de la Drôme mais il a le projet d’en planter ici. L’échoppe est modeste, chaude et parfume les ruelles de Clans. Sur le chemin de la maison, l’air de rien, on grignote la galette à l’huile d’olive et Eerik me dit comprendre enfin pourquoi le pain était un aliment noble et sacré chez les Anciens.

Le stage avance. On coupe les miroirs, on colle, soude, perce, c’est un peu le bazar parce que ni Eerik ni moi n’avons jamais fait cela mais les copains ont l’air content, le moment est beau, le cuiseur prend forme. On se retrouve le soir autour d’un bon repas bio sur la grande table de Véro, suivie d’une tisane au salon où j’adore m’asseoir sur les fauteuils en carton de Christophe Lorenzoni. J’aimerais aller le voir dans son atelier de Nice. Comment est-ce qu’il fabrique ça ? Comment ça tient ? Est-ce qu’on peut apprendre ? Est-ce qu’il connait les maisons en carton de Shigeru Ban ? Olivier, Véro, Jean-Christophe, chacun avec une expérience différente de l’écologie, dans la nature, dans le quotidien, dans la production, chacun avec son courage, ses réussites et ses doutes, chacun nous donne à sa manière l’envie de continuer sur cette route parce que nous n’en voyons pas d’autres. 6On échange et un soir tout le monde s’en va danser au Zampi. Pas la discothèque du coin, non, mais l’association locale qui permet de faire vraiment la fête en se rencontrant, qui organise la « Nuit des contes » en été ou la saint Patrick où l’on apprend les danses irlandaises… Véronique est une des abeilles du Zampi, avec Josette et d’autres probablement aussi assez ouverts d’esprits pour accueillir d’autres cultures sans ménager leur peine.

On avance avec le cuiseur, Eerik et moi de plus en plus fatigués ; Sandrine, Basile, RV de plus en plus détendus, à l’écoute, encourageants. La Vesta repose sur une technologie simple, facile, pensée pour les pays pauvres c’est-à-dire faisable sans trop de moyens… Il y a tout à faire : un site, des guides simples à utiliser en ligne, des rencontres avec d’autres associations pour diffuser tout ça, prendre des contacts, convaincre, retourner en Corse faire une autre formation, trouver des sous. Les gens, ça ne les intéresse pas vraiment mais on s’en fout, on continue parce que ça nous passionne de proposer des idées pour participer à la résolution des problèmes qui nous touchent. Le futur des hommes est en chantier depuis des siècles.

Nous allons rendre le poste à souder d’Eric. Il vit là depuis quelque temps avec Lydie, en contrebas du village, sur la commune de Marie. Et quand je dis « là » je n’ai rien dit. Une bicoque à couper le souffle, bric à brac chaleureux, modeste, posée comme un secret sous les oliviers, un coin de paradis à flanc de montagne où ils soignent les arbres et la terre pour produire leurs huiles corporelles. Gourmande de beauté bio, j’en rapporte chez Véro pour les essayer et suis stupéfaite de leur qualité : suaves, douces, non-grasses, l’une d’elles me dénoue le dos en un massage. L’huile d’olive sert de base à leurs spécialités : Calendula réparatrice, Lavande relaxante, Millepertuis drainante… Les plantes d’Oléanne fermentent un peu partout autour de la maison dans de grands bocaux, libérant naturellement leurs principes selon l’intensité de la lumière qu’elles reçoivent du soleil. En matière de produits de beauté, je n’avais jamais vécu cela : être sur un lieu de production, discuter avec les artisans-fabriquants qui prennent le temps d’expliquer la terre, le vent, les arbres, les procédés, comprendre d’où vient ce qui nourrit ma peau et savoir que je peux avoir confiance…

C’est étonnant mais Clans en fait n’a vraiment rien d’un éco-village ! La majorité politique ne favorise malheureusement pas les énergies renouvelables alors qu’une mine de talents est là, disponible et motivée pour imaginer un avenir plus cohérent. A Clans tout le monde ne perçoit pas la réalité du réchauffement global, l’urgence de la préservation de l’environnement et surtout du changement de nos modes de vie…Et pourtant à Clans, ces énergies vivent, plantent, poussent, croissent, avancent.

A la fin du stage, Véronique nous dit de placer le cuiseur solaire bien en évidence sur son terrain, qu’on puisse le voir de partout…

Eva Cantavenera
(Mai 2008)

Liens :
Cuiseurs solaires : www.feusolaire.org
Meubles en carton : www.christophelorenzoni.com
Nuit du conte : www.zampi.fr
Contacts huiles Oléanne : oleanne (at) hotmail.fr