Ce que Marguerite voyait... (extraits)

Marguerite Yourcenar a conversé avec Matthieu Galey – vaste parcours autobiographique et littéraire dont les derniers chapitres sont aussi bons à l’esprit qu’un verre d’eau pure - chose fort rare de nos jours.
Nous sommes au commencement des années 1980...

"Les problèmes qui m’occupent et me bouleversent sont de ceux qui ne touchent encore en France qu’une minorité, mais je crois qu’ils s’imposeront de plus en plus à l’avenir. Je suis parfois stupéfaite par le côté conventionnel et périmé des idéologies qu’on nous présente en France comme courantes, sinon neuves. L’explosion démographique, qui transforme l’homme en habitant d’une termitière et prépare toutes les guerres futures, la destruction de la planète causée par la pollution de l’air et de l’eau, la mort des espèces animales qui rompt l’équilibre vital entre le monde et nous, la confrontation de chacun avec soi-même et avec Dieu (quel que soit le sens que chacun donne à ce mot), les nouvelles et profondes orientations de la science, rien de tout cela, dont tout dépend, n’intéresse en France la littérature*, et ceux qui heureusement s’en occupent ne sont pas des littérateurs. L’avant-garde qui aujourd’hui se prétend telle sera l’arrière-garde de demain.

Quelles réponses donnez-vous à toutes ces questions ?
La première réponse à toutes les questions est de les poser. En étant attentifs à ces problèmes nous ne sauverons peut-être pas le monde, du moins n’ajouterons-nous pas au mal. Sauver est un mot malheureux, disons plutôt que nous ne réformerons peut-être pas le monde, mais au moins nous-mêmes, qui sommes après tout une petite partie du monde ; que chacun de nous possède plus de pouvoir sur le monde qu’il ne s’imagine ne posséder. [...]

Vous êtes plus pessimiste qu’autrefois ?
Pessimisme et optimisme, encore deux mots que je récuse. Il s’agit d’avoir les yeux ouverts. [...] Mais quelques rais de lumière n’éclairent pas tout la nuit et quelques vagues ne soulèvent pas tout l’océan. Si vous le voulez, on est optimiste chaque fois qu’on regarde une fleur, ou un beau morceau de pain, et l’on est pessimiste chaque fois qu’on pense à ceux qui dénaturent le pain et tuent les fleurs.
[...] Je me dis souvent que si nous n’avions pas accepté depuis des générations, de voir étouffer les animaux dans des wagons à bestiaux, ou s’y briser les pattes comme il arrive à tant de vaches ou de chevaux envoyés à l’abattoir dans des conditions absolument inhumaines, personne, pas même les soldats chargés de les convoyer, n’aurait supporté les wagons plombés des années 1940-1945.

Pourquoi cet intérêt pour les animaux ?
Je crois l’avoir déjà indiqué. En termes plus abstraits, si vous le voulez, ce qui me paraît importer, c’est de posséder le sens d’une vie enfermée dans une forme différente. C’est déjà un gain immense de s’apercevoir que la vie n’est pas incluse seulement dans la forme en laquelle nous sommes accoutumés à vivre, qu’on peut avoir des ailes au lieu des bras, des yeux optiquement mieux organisés que les nôtres, au lieu des poumons des branchies. Ensuite, il y a le mystère des migrations et des communications animales, le génie de certaines espèces (le cerveau du dauphin égal au nôtre, mais appréhendant sûrement du monde une image différente de celle que nous nous en faisons), la manière dont l’animal s’est adapté au cours de millions de siècles dans des environnements perpétuellement changés, et s’adapte encore, ou se désadapte pour mourir, dans le monde tel que nous l’avons fait.
Et puis il y a toujours pour moi cet aspect bouleversant de l’animal qui ne possède rien, sauf la vie, que si souvent nous lui prenons. Il y a cette immense liberté de l’animal, enfermé certes dans les limites de son espèce, mais vivant sans plus sa réalité d’être, sans tout le faux que nous ajoutons à la sensation d’exister. C’est pourquoi la souffrance des animaux me touche à tel point. Comme la souffrance des enfants : j’y vois l’horreur toute particulière d’engager dans nos erreurs, dans nos folies, des êtres qui en sont totalement innocents. [...]

N’est-il pas trop tard ?
Il ne sera jamais trop tard pour tenter de bien faire, tant qu’il y aura sur terre un arbre, une bête ou un homme."

Extraits de Les Yeux ouverts, Le Centurion, 1980.
Lire aussi "Qui sait si l’âme des bêtes va en bas ?" in Le Temps, ce grand sculpteur.

* A l’exception, dit-elle, des admirables Caillois et Etiemble.