Auschwitz... encore ?

C’est bien la première fois que je vais aborder un livre avant de l’avoir lu. A mon corps défendant, j’ai entendu parler son auteur au cours d’une intervention de grande qualité où il ose questionner le fameux devoir de mémoire auquel nous avons tant été invités, évoquant le fait que, peut-être, est-ce vers un devoir d’actualité que nous devrions nous rendre.

Il s’agit d’Auschwitz, de Fabrice Midal, historien de la philosophie et animateur de l’Ecole Occidentale de méditation.

On peut voir ce débat avec Fabrice Midal et Annet Wieviorka ici sur Philosophie TV.

A un moment (minute 33), l’historienne, précise cette chose étonnante que, dès 1946, à entendre parler d’Auschwitz les gens, déjà, disaient, "encore ?!" Et oui, il faut "encore" en parler, évidemment et notamment parce que c’est le premier crime contre elle-même que l’Humanité qualifia de tel.

Leur échange m’a amenée à approfondir certains points de ma perception. J’ai eu envie de les partager avec l’auteur.

Voici donc notre correspondance des 25-27 février derniers :
"Cher Monsieur,
Je n’ai pas lu Auschwitz, je dois le commander, patience, ma vie est un peu compliquée, je vis en Finlande, les livres français y sont fort chers, passons.
Il s’est trouvé que le même jour j’ai entendu votre émission récente des "Racines du ciel" et découvert PhilosophieTV où j’ai pu voir l’émission consacré à ce livre qui me semble d’ores et déjà essentiel. Votre texte lu dans cette émission, votre invitation au silence conscient et l’écho de tous vos mots qui me traversent depuis. Ce sont des questions essentielles. Et qui m’empêchent de dormir. Je n’ai perdu personne dans les camps, je ne suis pas juive mais je me souviens très bien que lorsque le Professeur du lycée Fénelon aborda cette période j’ai senti que quelque chose s’était échappé de cette guerre qui était encore à l’oeuvre, sous d’autres formes, d’autres apparences, et puisque là est née la notion de crime contre l’humanité je me laissais toucher.

Comment vous dire ? Je grandissais, je regardai les peintures qui m’aidaient à vivre, j’étudiais, je traduisais alors Leopardi, j’enseignais à la Sorbonne, je découvrais l’histoire, ses fertilités et ses impasses et pourtant autour de moi la perception d’une uniformisation rampante et venue de là, de cette page du manuel d’Histoire, me glaçait le sang. Voici mes questions - je vais très vite, à l’essentiel, je vous imagine fort occupé.

Précision : je n’imagine pas un scénario de mauvais film et de complot, du tout. A chaque question que je pose ici je tire un fil, et à aucun moment dans ce chemin je ne mets tout sur le même plan. Je regarde des choses qui me questionnent. C’est une lettre qu’il met difficile d’écrire.

- Auschwitz serait-il le visage le plus douloureux de la très grande haine que l’homme Occidental a de lui-même ? Ce que les antisémites d’alors reprochaient aux Juifs étaient leur supposée richesse et leur avidité. Ce qu’est l’homme Occidental aux yeux de tant de peuples : riche et avide.

- Auschwitz serait-il l’aboutissement ultime de la déviance de la révolution industrielle ? Entendons-nous, je n’ai rien contre les machines mais tout contre l’hyper-consumérisme qui fait tourner follement les machines et détruit les hommes, et la vie. Ainsi, Auschwitz, où "le travail rend libre", a montré que la destruction industrielle de l’homme par l’homme est réalisable. Cette destruction de certains hommes contre d’autres, à des degrés divers, est-elle actuellement en cours sous des formes moins "directes" mais non moins efficaces ?

- Pourquoi n’est-il pas clair et dit en France que les Américains ont recruté tant de nazis dans leur lutte pour "un monde libre" et que ce monde libre fortement américanisé dans lequel nous vivons porte quelques fruits de cette alliance ? La chose est connue, un formidable documentaire qui arriva même aux Oscars en parlait il y a quelques années ("Mon meilleur ennemi"). C’est, par exemple, le recyclage des fabriquants de Zyklon B en producteurs des pesticides parmi les plus toxiques pour l’homme et son environnement (AG Bayer en l’occurrence).

- Notre façon d’élever et d’abattre les animaux que nous mangeons ? Ne sommes-nous pas là dans "le règne de l’utilité" (Voir l’ouvrage de J. Safran Foer, Point Seuil, p. 117 : "Il y a une orchestration mathématique dans la densité. Je détache un instant mes yeux des poussins pour observer le bâtiment lui-même : éclairages, mangeoires automatiques, ventilateurs et lampes chauffantes régulièrement espacées dans un jour artificiel parfaitement calibré. En dehors des animaux eux-mêmes, il n’existe aucun élément que l’on pourrait qualifier de "naturel" - pas un centimètre carré de terre, aucune fenêtre laissant entrer la clarté de la lune. [...] Au début, la situation ne paraît pas si terrible. L’endroit est bondé mais les poussins semblent plutôt heureux. (Et puis on garde aussi les bébés humains dans des nurseries bondées, pas vrai ?) Et ils sont mignons. Heureux de voir ce que je suis venu voir et de me trouver au milieu de tous ces bébés animaux, je me sens plutôt bien. [...] Du fait qu’ils sont si nombreux, il me faut un moment avant de me rendre compte de la quantité de cadavres. Certains sont couverts de sang, d’autres de plaies. Certains semblent avoir été déchiquetés à coups de bec ; d’autres desséchés, forment comme de petits tas de feuilles mortes. Certains sont déformés. Les morts sont l’exception, mais il est difficile de regarder quelque part sans en voir au moins un.")

- Est-ce que quelque chose d’Auschwitz persiste dans cette caste qui se fait construire une grotte fortifiée pleine de semences "pour l’humanité" tandis qu’elle impose à l’Irak (dans le Croissant Fertile, l’un des plus riches berceaux de la diversité alimentaire selon les travaux de N. Vavilov) de semer, planter, récolter, manger des semences américaines brevetées, stériles, uniformisées pour ouvrir le marché ? (Je fais référence à l’Order 81 de Paul Bremer) Ce manger unique qui se propage partout générant des plantes à usage unique comme cet imaginaire unique de violence qui domine et fascine, cette colonisation des agricultures et des cultures pour le profit d’un tout petit nombre d’individus, c’est l’impérialisme sans géographie de ces multi-nationales qui ne sont de nulle part, et par conséquent si souvent impunies. Dow-Chemicals à Bhopal (25 000 morts) en est un exemple. Au-dessus des lois, à la barbe de nous tous, qui savent et ne voient pas.

- La manie maladie de la surveillance. Pour savoir quoi ? Renseigner quoi ?

"Nous vivons dans l’onde de choc d’Auschwitz" disiez-vous (si je me souviens bien), c’est l’évidence et pas plus aujourd’hui qu’alors nous n’arrivons à la regarder. Peut-être est-ce tellement grand, gigantesque même, que nous n’arrivons pas à en faire le tour ? Ou bien il faudrait nous y mettre à plusieurs pour le penser ensemble, connectant nos cerveaux un tout petit peu réveillés pour inciter au regard vrai ?!

Sur tant de sujets, la vérité n’est pas dite et les gens en souffrent beaucoup. "Le devoir de mémoire" a peut-être eu son sens mais je le ressens comme une imposture : nous sommes appelés d’urgence à un devoir de regard et ce regard aboutit forcément à l’action. Si les mémoires se dé-nécrosent, si les mémoires redeviennent fertiles, dynamiques, conscientes, quelque chose, peut-être, peut advenir que nous sommes tous maladroits à voir venir. Si je ne me trompe pas sur ce que j’ai saisi de vous, je crois que votre ouvrage va dans ce sens. Bien à vous, Eva"

"Chère Eva Wizzenz (sic)
Merci pour votre message qui pose bien un questionnement qui ne cesse de m’habiter. Et en effet, mon livre voudrait poser des jalons pour aller dans le sens que vous percevez…(mais ce ne sont que des jalons) bien à vous et bonne lecture ! Fabrice"

Note du 18 mars 2014 : je viens de découvrir l’existence du livre "Golden Holocaust" de R. Proctor paru aux USA en 2012. "Libération" en rend compte ce matin. "Le Monde" en a parlé il y a deux ans (ici). Je cite le journaliste : "La cigarette, ce sont d’abord des chiffres. Des chiffres colossaux. Chaque année, la cigarette tue plus que le paludisme, plus que le sida, plus que la guerre, plus que le terrorisme. Et plus que la somme des quatre. Plus de cinq millions et demi de vies emportées prématurément chaque année. Cent millions de morts au XXe siècle ; sans doute un milliard pour le siècle en cours." Avec intention de tuer.