Assourdissants suicidés

Dans un texte aussi bref qu’incisif Marguerite Yourcenar a parlé il y a déjà quelques temps de "cette facilité sinistre de mourir", inquiète qu’elle était de la multiplication de suicides chez les jeunes (1).

Je n’ai pas étudié le sujet en détail mais longtemps le suicide n’était que le versant aigu du spleen, du blues, une envolée de papillons noirs de l’âme prise dans les plis d’une mélancolie tenace, un flot d’humeur noir, bref une action toujours extrême, souvent mise de côté, tue. Dürer a fait une gravure célèbre de la mélancolie, déesse des suicidés.

Je repense à Nerval qui se pendit dans une ruelle obscure du vieux Paris probablement enfouie sous l’actuel Théâtre de la Ville. A l’époque, la vie était une comédie, ou une tragédie, ou même un rêve. La folie intriguait, l’intuition n’était pas bienvenue au banquet du progrès industriel qui démarrait au XIXe siècle, la science étudiait et se promettait de tout résoudre après avoir tout expliqué. Il y avait donc jadis, de temps à autre, un suicidé.

Et puis j’ai lu un jour, comme vous peut-être, que "Le suicide des adolescents constitue la deuxième cause de mortalité en France entre 15 et 24 ans après les accidents de la route." (2) J’ai connu trois familles où un enfant de moins de 10 ans s’est suicidé.

Cela pourrait rester un cas, des malaises avec la vie, quelques cas d’impossibilité de vivre mais non. Les suicides se multiplient et personne n’en parlent.
Entre 2007 et 2009, 3000 fermiers se sont suicidés en Corée du Sud en raison d’un endettement excessif et d’une concurrence déloyale avec des produits importés. En Inde, depuis les années 1990, des milliers de fermiers, 17 500 exactement entre 2002 et 2006 (3), se sont suicidés en avalant des pesticides. Il y a un peu plus d’un an maintenant que notre ami Jeff Knaebel s’est immolé en Inde, ne supportant plus la violence de ce monde matérialiste à plus de 70 ans. En décembre 2010, c’était le jeune Mohamed Bou’aziz en Tunisie avec l’effet que l’on sait. Le retraité Dimitris Christoulas il y a quelques jours en Grèce. Et pour qui suit l’actualité tibétaine, pas une semaine ne se passe sans que moine ou nonne ne s’immole par le feu. Alors oui, c’est un billet sombre et c’est un constat terrible. N’importe quel-le activiste vous le dira : pour qui se penche réellement sur la complexité de la crise mondiale que nous traversons, il y a de quoi devenir fou.

Le 17 avril 2003, Lee Kyung-hae, fermier coréen et président de la Fédération des fermiers et pêcheurs de Corée, s’est lui aussi suicidé à Cancún pour protester contre les effets désastreux de politiques agricoles défendues par l’OMC. Ce jour lui est depuis dédié. Mais tous les autres ?

Comment considérer que "l’écologie" ne serait qu’une mode de bourgeois pansus alors que tout, tout est en train d’être détruit, pollué parce que nous sommes pris dans un tourbillon et que nous laissons encore le gouvernail à des lobbies mortifères.

Se suicider est un geste terrible dont je n’ai rien à dire. C’est peut-être le signe d’une fragilité, ou pas. Mais le fait est qu’il est en train de devenir un mode ultime de protestation, de refus de la violence - économique, écologique, humaine - qui nous est faites.

Et je n’ai pas fini d’être en colère quand le malaise généré par l’hyper-industrialisation perpétue une destruction qui n’a d’autre nom que "profit". Un seul exemple et je vous laisse : on tue, en toute impunité a Brésil, on brûle vif un petit enfant dans la forêt amazonienne (4) pour faire déguerpir les indigènes, couper les bois et planter des merdes.

Il reste 150 000 millions de peuples indigènes sur terre, non-encore alignés, chasseurs-cueilleurs parfois, fragiles d’inutile matériel et si forts d’immatériel - je voudrais pouvoir un jour ne plus penser à eux comme à des suicidés en sursis de notre avidité.

(1) Ce texte se trouve dans le recueil d’essais, Le temps ce grand sculpteur. (2) Source Adosen. (3) Voir l’article Wikipédia en anglais - bien plus complet que la version française. (4) Comme souvent, seul Survival en parle - c’était chez les Awa.